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Physique (§420 à §441)

Article 1. Les sens externes

b37) Bibliographie spéciale (les sens externes)

§420). Avant d'aborder les deux problèmes de la psychologie positive des sens: celui de la classification et celui des lois, il convient de mettre au point une question de terminologie.

Que désigne le mot sensation?

1) En langue thomiste et scolastique, «sensation» désigne tout acte de connaissance sensible; il s'applique à l'acte seulement et non pas à l'objet senti [°848]. Mais il est un terme générique qui embrasse toutes les connaissances d'ordre sensible soit externe soit de la vie intérieure: un acte de mémoire ou d'imagination est, pour saint Thomas, une sensation: ce terme ne s'oppose qu'à l'intellection.

2. En psychologie moderne, le terme «sensation a un sens à la fois plus restreint et plus complexe. On le définit «le fait de conscience élémentaire consécutif à la modification d'un organe sensoriel».

Or, par cette définition:

a) On ne précise pas si le fait de conscience est représentatif ou affectif; c'est pourquoi on parlera d'une sensation de douleur ou de plaisir, comme d'une sensation de couleur ou de chaleur. Très souvent d'ailleurs, les deux phénomènes sont intimement unis; la connaissance sensible, surtout celle du toucher, ou celle dont l'objet est notre propre corps est pénétrée de ce qu'on appelle une «tonalité, un timbre affectif», elle baigne dans une «atmosphère émotionnelle». La douleur en particulier, dont la cause est physique, se révèle à la conscience après une modification organique, en sorte qu'elle réalise la définition donnée. Mais pour plus de clarté, nous réserverons tout ce qui regarde la sensation affective, et spécialement la question du sens de la douleur (sensation algique) [§735] pour le chapitre de l'appétit.

b) Le fait de conscience «sensation représentative» [°849] bloque sous une seule rubrique, deux actes, le plus souvent liés en réalité, mais que l'analyse distingue nettement: l'acte de connaissance du sens externe, et l'acte de conscience sensible (sens commun qui est un sens interne) par lequel nous nous rendons compte du premier acte; par exemple, l'acte de vision (voir ce mur blanc) et l'acte d'avoir conscience que nous voyons. Nous montrerons [§423 et §438] la distinction de ces deux actes qui en vocabulaire thomiste sont l'un et l'autre une sensation, mais d'ordre bien différent.

c) On appelle encore du même nom «sensation», soit l'acte subjectif (sensatio), le fait de conscience pris en lui-même; soit l'objet de cet acte (sensatum); les couleurs, dira-t-on, sont des sensations; et beaucoup de modernes imbus de préjugés idéalistes [PHDP §356] supposent que le premier objet connu, même par les sens externes, est d'abord un fait de conscience, une image intérieure dont il faut expliquer l'extériorisation. Il faudra ici revenir aux données immédiates de la conscience pour éviter les faux problèmes.

d) Enfin, en parlant de fait de conscience élémentaire, on oppose la sensation à la «perception», acte beaucoup plus complexe [§471] qui demande l'intervention de fonctions plus élevées de la vie intérieure, et par là on restreint l'extension du terme aux seules activités des sens externes.

Il n'y a, semble-t-il, aucun inconvénient à rendre au terme «sensation» son application générale à toute connaissance sensible, (quitte à préciser s'il s'agit de sensation interne ou externe), afin de bien distinguer ce groupe de faits de conscience de celui des connaissances intellectuelles. Nous traiterons donc en cet article de la sensation externe prise analytiquement, comme l'acte primitif des sens externes vis-à-vis de leurs objets formels, réservant pour plus loin l'étude de la perception, plus synthétique. D'où la définition: «La sensation externe est la connaissance d'un objet concret sous son aspect de qualité physique (couleur, son, etc)» [°850].

L'article comprend deux paragraphes:

1) - Classification des sens externes.
2) - Lois des sensations externes.

1. - Classification des sens externes

Proposition 2. 1) On distingue six sens externes principaux: deux sens supérieurs: la vue et l'ouïe; quatre inférieurs: le goût, l'odorat, le sens thermique et le tact. 2) Ce dernier, par ses ramifications à l'intérieur du corps, englobe plusieurs fonctions plus spéciales qu'on appelle le toucher interne, la Kinesthésie, le sens de l'équilibre, celui de l'orientation et la Cénesthésie.

1e PARTIE, - Les sens principaux.

§421). Les sens externes principaux ne se distinguent pas seulement par leurs objets formels, mais aussi par un organe [°851] spécial ayant sa place propre dans le corps. Aussi de tout temps a-t-on reconnu comme fonctions de connaissance distinctes:

1) la vue, dans les yeux, pour la lumière et la couleur.
2) l'ouïe, dans les oreilles, pour les sons.
3) l'odorat, dans le nez, pour les odeurs.
4) le goût, dans le palais, pour les saveurs.
5) le tact ou toucher, surtout dans les doigts, pour la résistance, le caractère lisse ou rugueux des corps, etc.

Mais ce dernier est en fait répandu par tout le corps, et il s'accompagne de sensations de froid et de chaleur qui constituent un nouvel objet formel, irréductible aux phénomènes de résistance, et qui demandent un 6e sens: le sens thermique.

On classe ces fonctions en deux groupes:

1) Les sens supérieurs (vue et ouïe): ceux qui atteignent les réalités concrètes extérieures sous un aspect purement objectif. Ils réalisent ainsi plus parfaitement la définition de la connaissance; ils sont les serviteurs attitrés de l'intelligence; et au point de vue affectif, leur plaisir est de goûter le beau.

2) Les sens inférieurs (les autres fonctions): ceux qui n'atteignent l'objet externe qu'au point de vue de ses relations avec le sujet: leur objet formel n'est pas purement une propriété physique de la chose (comme l'étaient la couleur et le son) mais une différence entre l'état de l'organe et celui de l'excitant. Cela est très clair en particulier pour le sens thermique, qui ne manifeste pas la température objective de l'objet, mais le fait qu'il est plus chaud ou moins chaud que notre corps. Ainsi, la même eau tiède, qu'une main froide déclare chaude, paraîtra froide à une main chaude [°852]. Des remarques analogues valent pour les saveurs, les odeurs; et aussi le toucher qui saisira comme lisse une surface dont une loupe manifeste la rugosité, parce qu'il s'agit en fait, non d'une qualité absolue des choses, mais d'une propriété relative à la finesse de notre peau.

Aussi les sens inférieurs sont-ils plus pénétrés d'affectivité: ils sont comme un trait d'union passant par dégradation successive, de la connaissance toute objective, au plaisir et à la douleur, tout subjectifs. Ils sont par suite, plus utiles à la vie organique, principalement l'odorat et le goût.

2e Partie. - Spécialisation du toucher.

§422). Les terminaisons nerveuses qui sont l'organe du toucher sont répandues par tout le corps, et même dans les parties intérieures: dans les viscères, la poitrine, les muscles, etc. Il y a donc un toucher interne [°853]; mais il ne diffère en rien du tact répandu dans la peau externe, sinon par sa position et celle des pressions et résistances qu'il perçoit.

Cette présence du toucher par tout le corps est source d'une variété d'impressions qui ont incité à le subdiviser. Outre le sens thermique que l'on confondait autrefois avec lui (en ne comptant que les cinq sens), on distingue encore:

1) La Kinesthésie ou sens du mouvement (sens kinésique). Il a pour objet les pressions internes produites par les mouvements qui contractent les muscles (d'où l'appellation de sens musculaire) et font jouer les os, les tendons, les articulations. Les organes sont les terminaisons nerveuses sensitives qu'on trouve à la surface, et même à l'intérieur des muscles moteurs, les corpuscules nerveux appelés «fuseaux de Golgi» contenus dans les tendons; et d'autres nerfs, qu'on rencontre dans les capsules articulaires ou les membranes synoviales. Mais il n'est pas démontré que ces nerfs diffèrent des nerfs tactiles; et les sensations qu'ils procurent se ramènent aisément à des variétés de résistances, objet formel du toucher.

Il faut rattacher à la kinesthésie a) le toucher actif, spécialement de la main qui explore l'objet et fournit des sensations complexes, à la fois de contact objectif et de mouvement subjectif (peut-être aussi de chaleur) appelés le lisse, le rugueux, le soyeux, le velouté, l'humide, le sec, etc. b) la sensation d'effort [°854] obtenue, par exemple, en soulevant un poids, et qui est distincte de la pression sur la main. Certains psychologues après Bain [PHDP §489] l'expliquaient comme la prise de conscience de l'innervation motrice, qui va du cerveau vers les muscles. Mais cette interprétation ne correspond pas aux faits. L'effort volontaire est complexe, parce qu'y intervient un phénomène d'activité ou d'appétit; mais du point de vue des sens, l'analyse n'y découvre rien d'autre que les sensations musculaires décrites plus haut.

2) Le sens de l'équilibre se rattache aussi à la kinesthésie. Plusieurs le considèrent comme un sens à part, dont l'objet serait cette qualité sensible spéciale, notre équilibre avec ses diverses espèces, inclination, rotation, translation, chute, élévation, etc.; leur raison est l'existence d'un organe spécial, constitué par certaines parties de l'oreille interne, savoir: les trois canaux semi-circulaires, l'utricule et les saccules avec les otolithes: les variations de position de ceux-ci, comme les changements de niveau de l'endolymphe dans les canaux semi-circulaires peuvent nous avertir des diversités de notre équilibre corporel. Ce rôle est mis en évidence par expérimentation sur les animaux. De même qu'un chien, par exemple, devient aveugle si on détruit ses yeux, il perd le sens de l'équilibre: il tombe, tourne constamment dans le même sens etc., si on détruit les canaux semi-circulaires et le vestibule de l'oreille interne.

Cependant ces faits peuvent s'interpréter autrement, en disant que l'équilibre n'est pas une qualité spéciale perçue intuitivement (comme la couleur par l'oeil), mais un fruit de l'éducation; il suppose une appréciation concrète, une sorte de jugement instinctif [°855] constatant la convenance de telle position de notre propre corps; et pour saisir celle-ci, les renseignements du sens musculaire et du toucher interne, y compris d'ailleurs ceux de l'oreille interne, y suffisent amplement. Ce qui favorise cette seconde interprétation, c'est que les animaux ayant perdu le sens de l'équilibre peuvent le retrouver par rééducation, ce qui serait impossible s'il s'agissait d'un organe spécialisé.

Il faut, semble-t-il, interpréter de même le sens de l'orientation, très développé chez certains animaux, parce qu'il fait partie de leur instinct; certains hommes, d'ailleurs, arrivent aussi à y exceller. On donne parfois aux pigeons, pour s'orienter, un sens magnétique, ainsi appelé parce que les orages en troubleraient l'usage normal: pure hypothèse, bien que l'existence de sens spéciaux chez certains animaux puisse être vraisemblable. On a démontré, par exemple [°856], que les chiens perçoivent des sons inaccessibles à nos oreilles (40 000 vibrations par seconde) [°857] et que l'oeil des fourmis est sensible à l'ultraviolet qui échappe au nôtre.

3) La Cénesthésie ou sensibilité générale, dont l'objet est un ensemble d'impressions mal définies et vaguement localisées concernant l'état de nos fonctions physiologiques (vie végétative) en général. Elle nous renseigne sur l'état de nos organes, leur bon ou mauvais fonctionnement, elle produit les sensations de faim; de soif, de nausée, d'étouffement ou encore de fatigue, de somnolence, etc. et surtout de bien-être général; si tout va bien; ou de malaise, si l'une ou l'autre fonction périclite. Elle n'a pas d'organe spécial et n'est rien d'autre que l'activité diffuse du toucher interne, unie à la conscience [°858] que nous en prenons, avec l'appréciation spontanée de la convenance de cet état et le sentiment de plaisir ou malaise qui en découle. Aussi les données de ce sens très complexe sont-elles plus affectives que cognitives.

Proposition 3. 1) Les sens externes n'ont pas seulement chacun leur objet formel propre, mais aussi un objet formel commun constitué par certains aspects quantitatifs concrets: surface, volume, figure, mouvement, nombre. 2) Il faut distinguer aussi chez eux l'objet direct intraorganique, et l'objet indirect extérieur.

1re Partie. - Objet propre et commun.

§423). Les sens, avons-nous dit, se distinguent spécifiquement, non point par leur objet matériel, qui est la chose prise en elle-même, mais par leur objet formel, c'est-à-dire par l'aspect spécial sous lequel la chose est saisie par eux. Par opposition à l'intelligence qui connaît sous l'aspect d'être ou d'essence abstraite, l'objet formel des sens en général est le concret, le corps sous un aspect individuel situé en tel temps et tel lieu. Mais aux sens externes le concret se présente à deux points de vue qui constituent deux objets formels:

1) L'objet formel propre est l'aspect spécial auquel se réfère immédiatement et exclusivement chaque fonction de façon à en recevoir sa spécification et à se distinguer de tout autre: par exemple, l'aspect de sonorité par rapport à l'ouïe.

2) L'objet formel commun est un aspect proportionné à la fonction mais saisi médiatement dans l'objet propre, et capable de convenir à plusieurs: par exemple, le nombre concret des objets sensibles, constaté à la fois par la vue, le toucher, l'ouïe.

Tous les objets formels propres des sens externes, énumérés plus haut, sont des qualités du monde physique (règne minéral), que les traités de physique et de chimie analysent abondamment, tandis que la physiologie en décrit les organes; nous rappellerons seulement quelques particularités.

A) Organes et objets propres.

§424). 1) La vue a l'organe le plus complexe de tous; la partie essentielle en est la rétine qui tapisse la surface profonde du globe de l'oeil; elle est elle-même de structure très complexe; parmi les cellules visuelles on distingue surtout les cônes et les bâtonnets.

Son objet propre est la lumière et la couleur, et l'observation établit la distinction entre ces deux sensibilités appelées achromatique et chromatique; elles peuvent varier, en effet, l'une sans l'autre: ainsi en cas de daltonisme la sensibilité à la lumière reste intacte tandis que celle des couleurs est profondément troublée [°859]. De même les petits enfants reconnaissent dès la fin de la première semaine, la distinction entre la nuit et le jour; mais ils ne sont sensibles aux couleurs que plus tard. Beaucoup de physiologistes attribuent aux bâtonnets la sensation de luminosité et aux cônes celle des couleurs.

On distingue en chaque couleur: a) sa qualité, la nuance ou le ton qui en fait une espèce spéciale: bleu, rouge, vert, etc.; b) la clarté, ou l'intensité qui dépend de la quantité de lumière; c) le reflet produit par le jeu des nuances secondaires ou par des effets de contraste.

2) L'objet propre de l'ouïe est le son dont les vibrations, recueillies dans l'oreille par le tympan et transmises par la chaîne des osselets, doivent pour être perçues, atteindre dans l'oreille interne le limaçon: là se trouve l'organe proprement auditif, formé, d'une part, par la membrane basilaire, sorte de harpe munie d'environ 3000 paires de fibres auditives, sur lesquelles, d'autre part, viennent s'appuyer directement les cellules terminales du nerf acoustique, munies de cils vibratoires, destinés à recueillir les vibrations de la membrane.

On distingue dans le son: a) la hauteur ou tonalité, liée au nombre de vibrations en un temps donné; b) l'intensité (son fort ou faible) qui dépend de l'amplitude des vibrations; c) le timbre; produit par les harmoniques qui accompagnent le son fondamental. Un mélange de vibrations se traduit par le bruit.

3) L'odorat et le goût ont d'étroites relations entre eux. Le premier a pour objet propre les odeurs, exhalées par les corps au moyen de particules gazeuses très ténues [°860], qui doivent atteindre au fond des fosses nasales la membrane pituitaire: c'est dans l'épithélium de celle-ci que les cellules olfactives émises par le nerf olfactif viennent s'épanouir.

L'objet propre du second sont les saveurs, saisies par des terminaisons nerveuses en forme de bulbe, qu'on trouve dans les papilles fongiformes (du palais) et surtout dans les papilles caliciformes qui forment le V lingual; mais pour atteindre celles-ci, le corps sapide doit être liquide ou dissout par la salive.

Pour distinguer la plupart des saveurs (attribuées aux aliments, par exemple), le goût et l'odorat interviennent ensemble, et parfois aussi le tact, comme dans les saveurs piquantes, huileuses ou farineuses, etc. On distingue parmi les saveurs pures, l'amer, le sucré, l'acide et le salé; parmi les odeurs pures, celles qui sont parfumées (fleurs), éthérées (citron), aromatiques (anis), résineuses (camphre); empyreumatiques (goudron); et putrides (rance). Mais ces classifications ne semblent pas définitives.

4) Ce qui est spécial au toucher (et au sens thermique), c'est d'avoir son organe disséminé par tout le corps. C'est pourquoi on le considère parfois comme le sens fondamental dont les autres ne seraient qu'une spécialisation. Disons plutôt qu'il accompagne les autres sensations spécialement sous forme de kinesthésie, par exemple, dans les phénomènes d'accomodation de l'oeil ou de l'oreille; mais la différence des objets formels maintient une distinction nette entre les sens.

Les terminaisons nerveuses du tact se trouvent à l'intérieur de la peau, sous forme de corpuscules. Les plus petits s'extériorisent jusque dans l'épiderme (ainsi dans les papilles filiformes de langue); les moyens, spécialement nombreux dans la paume de la main ou la plante des pieds, se tiennent dans le derme; les plus gros plongent dans l'hypoderme, ou hors de la peau dans les autres tissus.

L'objet propre du toucher est la résistance du corps transmise aux corpuscules par la peau qui la subit, et appelée contact ou pression, suivant sa plus ou moins grande intensité. Pour le sens thermique, certains savants pensent avoir déterminé des points sensibles au froid et d'autres au chaud; mais il semble que le problème ne soit pas encore pleinement élucidé expérimentalement.

B) Objet commun.

§425). Les objets communs sont certaines conditions quantitatives inséparablement unies dans le concret avec les qualités physiques sensibles et que, par conséquent, les sens externes saisissent en même temps par l'intermédiaire de leur objet propre: ils sont donc un objet médiat, mais sans nulle succession de temps: ils ne viennent après l'objet propre que dans l'ordre logique: on ne voit pas d'abord la couleur, puis la surface, mais cette «surface colorée» concrète (coloratum); cependant la raison les dissocie légitimement, à cause du caractère commun à plusieurs sens de l'aspect quantitatif. Il comprend principalement la surface (et même le volume pour le tact), la figure, le mouvement local (translation, rotation, etc.) et le nombre.

Mais la connaissance de cet objet commun pose des problèmes de perception et d'éducation des sens qu'il faudra reprendre plus loin [§472], et que nous amorcerons dès maintenant par une autre distinction.

2e Partie. - Objet direct et indirect.

§426). a) L'objet direct ou intraorganique des sens externes est l'excitant sensible dans ses propriétés physiques concrètes (objet propre et commun) en tant qu'il est immédiatement en contact avec les terminaisons nerveuses de chaque organe sensible.

b) L'objet indirect ou extérieur est le corps distinct de notre propre corps, en tant que par ces mêmes propriétés physiques, il est la source de l'excitant immédiat de nos sens.

La différence entre ces deux objets est particulièrement nette pour les deux sens supérieurs: la vue et l'ouïe, comme on le constate par la brève description de leur organe et de leur fonctionnement, que nous venons de rappeler. Si j'entends une cloche, celle-ci, placée dans la tour de l'église, est l'objet extérieur, mais indirect parce que je ne l'entends que par l'intermédiaire d'un autre son, celui que produisent les vibrations de la membrane basilaire, à l'intérieur du limaçon, et qui est l'objet direct intraorganique de l'ouïe. De même, si je vois un tableau, celui-ci suspendu au mur à cinq mètres au-dessus de moi est l'objet externe, mais indirect aussi, parce que l'oeil ne le discerne que par l'intermédiaire d'un autre phénomène lumineux et coloré: l'image plane (un peu bombée) imprimée dans la choroïde, en contact direct avec les cônes ou bâtonnets de la rétine qui retourne, on le sait, ses terminaisons nerveuses vers le fond de l'oeil. Cette image, objet direct intraorganique de la vision, appartient elle-même au monde physique tout autant que le tableau pendu au mur: elle est en fait le véritable objet de la sensation externe prise analytiquement comme distincte de la perception: et on doit l'appeler objet externe parce qu'elle est hors de notre conscience, et appartient au monde physique extérieur à nous. Enfin, elle est une image à travers laquelle nous voyons aussi, par un seul et même acte, l'objet extérieur. Mais ce que représente cette image, ce n'est pas uniquement ce tableau que je perçois, c'est tout l'ensemble de luminosité et de nuances diverses situé dans le champ visuel, au moment de tel coup d'oeil, et qui se projette en face de la rétine sous forme d'une tache colorée; seule, une longue éducation me permet d'interpréter instantanément quelques nuances spéciales de cette tache pour en faire la vision de tel tableau.

Des réflexions analogues doivent se faire pour l'audition d'une cloche: on peut comparer la membrane basilaire, à un haut-parleur qui reproduit avec pleine exactitude sous forme d'image sonore tous les sons extérieurs, en sorte que, à travers cette image et par son intermédiaire on entend par un seul et même acte, l'objet sonore externe; mais ce qui est reproduit par cette image sonore, ce n'est pas uniquement le son de la cloche, ce sont tous les aspects de sonorité contenus dans le «champ auditif» au moment de tel acte d'audition; et c'est l'exercice, ici encore, qui nous permet d'y reconnaître la nuance appelée «son d'une cloche». On voit que le passage de l'objet direct à l'objet extérieur, accompli si spontanément qu'il en devient inconscient, pose cependant le problème de l'éducation des sens résolu plus loin.

La distinction spécialement nette pour la vue et l'ouïe, se retrouve aussi dans les autres sens. Autre est le parfum de la fleur et celui des particules qui entrent en contact avec le nerf olfactif; autre la saveur du morceau de sucre et celle de sucre dilué par la salive qui impressionne le nerf gustatif; et même dans le toucher où l'objet extérieur est le plus proche du nerf sensitif, il ne l'impressionne que par le derme ou l'hypoderme dont le contact seul est l'objet direct.

Ces précisions sur l'objet propre et immédiat des sensations externes seront très importantes en critériologie, pour en apprécier la valeur [§900]. Elles sont utiles dès maintenant pour résoudre le problème psychologique de l'organe propre de la sensation externe.

§427) Corollaire. Sensibilité fondamentale et sensibilité différencielle. On peut rattacher cette distinction à la division des divers objets des sens: la sensibilité fondamentale est celle qui a pour objet la qualité sensible prise absolument et elle en constate directement la présence comme d'un objet concret, par exemple la vision d'un mur blanc.

La sensibilité différencielle est celle qui a pour objet la qualité sensible prise relativement, par comparaison avec son absence ou ses variations, ou dans ses rapports avec les sensibles communs; par exemple l'audition d'un son comme plus intense que le précédent, la vision du rouge comme distinct du vert, la constatation des ténèbres après la lumière, ou du silence après le bruit, etc. De telles sensations ne dépassent pas l'objet formel des sens externes et relèvent donc de l'exercice normal de ces fonctions: «Les sens, disait saint Thomas, jugent chacun du sensible qui leur est proportionné». Cependant, ces appréciations concrètes sont souvent unies à celles qui constituent la «perception» et mettent en jeu d'autres fonctions plus élevées.

Proposition 4. La sensation externe au sens propre a pour siège les organes périphériques.

A) Explication: Position du problème.

§428). Trois conditions sont requises, selon les psychologues modernes, pour constituer un sens spécial:

1) Un organe périphérique: il comprend non seulement les terminaisons particulières des nerfs sensitifs, mais aussi un ensemble d'autres cellules, de muscles, d'os, de tissus conjonctifs, etc., formant un tout harmonieux dont le but évident est de permettre et de favoriser une perception sensible externe: par exemple, l'oeil, l'oreille. Il faut noter cependant que l'organe du tact est plus rudimentaire.

2) Un nerf conducteur qui relie l'organe périphérique au cerveau, soit le plus souvent directement, soit pour certaines parties du toucher, indirectement par la moëlle épinière [°861].

3) Un centre cérébral spécial appelé centre sensoriel, au moyen duquel nous prenons conscience de l'excitation reçue par l'organe périphérique.

L'existence de ces centres, comme des autres localisations cérébrales dont nous parlerons plus loin [§462] est généralement admise aujourd'hui, avec les précisions dues aux progrès de la physiologie et de l'anatomie cérébrale. On place l'aire tactile et kinesique dans la région pariétale ascendante; l'aire auditive dans la première temporale; l'aire visuelle dans la scissure calcarine; l'aire olfactive dans l'hippocampe; et l'aire gustative, probablement dans la circonvolution arquée. Ces localisations sont établies expérimentalement, soit par des ablations pratiquées sur des animaux, soit par des observations cliniques, où certaines maladies comportent la perte de l'une ou l'autre sensation, en connexion avec des lésions organiques de certaines parties du cerveau révélées par l'autopsie.

Le problème psychologique à résoudre ici est de déterminer le siège organique où s'accomplit la sensation externe. On est d'accord pour reconnaître au nerf conducteur un simple rôle d'intermédiaire. Dans l'expérience de Helmholz, en effet, où l'on excite le centre cérébral par un courant électrique, le résultat est identique, quel que soit l'endroit du nerf transmetteur qui reçoit l'excitation. Mais il y a discussion au sujet de l'organe périphérique et du centre sensoriel. Pour beaucoup de modernes, c'est dans ce dernier seulement que s'accomplit l'acte psychologique de connaissance sensible externe: acte de vision, d'audition, etc.; l'organe périphérique n'aurait qu'un rôle de collecteur d'impressions physiques spéciales qu'il sélectionne (d'où ses caractéristiques) et qu'il transmet au cerveau à titre seulement de modifications organiques, matérielles; et celles-ci se transformeraient, en chacun des centres sensoriels, en faits de conscience que nous appelons: sensation de couleur, de chaleur, de son, etc.

D'après plusieurs, même, la nature de l'excitant externe est indifférente: ce sera en général un phénomène purement mécanique: une vibration (lumineuse, calorique, sonore), un choc, un courant électrique, etc., et il se transformera en qualité sensible dans le cerveau: c'est la théorie de l'énergie spécifique des nerfs selon laquelle les centres sensoriels ont la propriété de transformer l'excitation qu'ils reçoivent en qualité sensible, chacun selon sa spécialité, et d'en être ainsi toute la raison d'être. Si on arrivait, dit-on, à réunir le nerf optique au centre auditif et le nerf acoustique au centre visuel, on verrait par les oreilles et on entendrait par les yeux [°864].

Nous disons au contraire que la sensation externe a son siège dans l'organe périphérique et qu'on ne peut voir autrement que par les yeux.

Pour poser clairement le problème, il faut se référer à la définition de la sensation, donnée plus haut [§420]. Elle est, dit-on, «un fait de conscience représentatif, consécutif à une modification d'un organe sensoriel». Prise ainsi comme une opération achevée, parfaite, où nous nous rendons compte de tel objet concret, elle suppose incontestablement, comme partie intégrante, la réaction du cerveau, organe propre de la conscience sensible [§440], même s'il s'agit de la connaissance élémentaire de l'objet direct, intraorganique, encore indifférencié de l'objet externe qu'il représente On ne nie pas l'importance et le rôle des centres sensoriels à ce point de vue.

Mais, comme nous l'avons noté, il faut distinguer le problème de la conscience, sens de la vie intérieure, et celui des sensations externes. Nous ne cherchons pas par quel organe nous savons que nous voyons ou que nous entendons; mais, par quel organe nous voyons telle couleur, ou nous entendons tel objet sonore.

B) Preuve d'expérience.

§429). 1) La constatation directe de notre conscience, du moins pour les sens inférieurs, est favorable à notre solution. Dans la vision et l'audition, l'objet est saisi en lui-même indépendamment du moi sentant; mais nous avons nettement conscience que c'est par la langue que nous goûtons telle boisson, par le nez que nous odorons une fleur, par l'une ou l'autre partie du corps que nous heurtons un objet. Cette dernière localisation n'est peut-être pas parfaite du premier coup [°862], mais elle est très suffisante pour notre thèse. Si, par exemple, nous repoussons une pierre du pied, si nous palpons de la main un fer chaud, notre conscience témoigne immédiatement que ces sensations de contact ou de chaleur se passent à l'extrémité de nos membres et nullement au cerveau. Et si le siège des sensations tactiles est dans l'organe périphérique, par une raison égale, il en est de même pour les autres sens.

2) La spécialisation si poussée des sens, surtout supérieurs, est une autre preuve. Nos divers organes ont une finalité évidente que le sens commun proclame en disant: «L'oeil est fait pour voir et l'oreille pour entendre». On essaye de l'interpréter en considérant le sens comme un instrument de sélection, simplement collecteur des impressions à transmettre au cerveau; mais ce rôle est insuffisant pour expliquer les multiples phénomènes physiologiques, physiques ou chimiques, que l'excitant déclenche, au moment de la vision, par exemple; ces faits au contraire prennent tout leur sens si on les considère comme condition et préparation organique à l'activité psychique qui s'accomplit en eux par la sensation externe.

3) Enfin, l'expérimentation tranche le débat. Un chien décérébré par Golz vécut encore 18 mois, et il réagissait par des mouvements aux excitations externes, suivant un objet des yeux, par exemple: preuve que la sensation n'a pas besoin du cerveau pour se réaliser, ou pour provoquer certaines réactions plus ou moins automatiques, grâce aux centres de la moelle épinière. Des expériences semblables sur dès grenouilles ou des oiseaux ont eu les mêmes résultats. Il faut noter d'ailleurs que les centres cérébraux ne sont pas aussi strictement spécialisés qu'on le dit parfois: il existe entre les diverses parties du cerveau une «fonction vicariante», une aptitude à se remplacer, réelle, quoique limitée.

4) D'autre part, l'opinion adverse n'invoque aucune preuve décisive. Historiquement elle a son origine dans la fausse position du problème psychologique par Descartes qui attribuait à l'âme seule, logée dans la glande pinéale, tous les faits de conscience, y compris les sensations dites externes [°863]. Mais on a cru la démontrer par les faits des excitants inadéquats, et surtout par l'expérimentation de Jean Müller reprise par Helmholz, Lewes, etc. Ces savants ont pu appliquer un courant électrique sur le nerf conducteur, sans passer par l'organe périphérique et ils ont obtenu régulièrement, par le nerf optique une lueur, par le nerf acoustique un son vague. Mais on peut interpréter ces faits par l'excitation dans le cerveau d'images hallucinatoires, fruit de l'activité imaginative, et non point par une sensation visuelle ou auditive; la preuve que cette explication est exacte, c'est que l'expérience ne réussit pas, si on applique, par exemple, le courant électrique à un aveugle de naissance même si le cerveau est intact.

On invoque aussi les faits de synesthésie, comme l'audition colorée (Rimbaut) où tel son est lié à telle couleur: on explique le phénomène par certaines connexions cérébrales, mettant en communication les deux centres sensoriels. Cette explication est acceptable, mais ne prouve pas que ces centres créent les sensations, sans les recevoir des organes périphériques: une telle synesthésie n'existe jamais chez les sourds ou les aveugles.

Quant aux autres excitants inadéquats, comme un choc dans l'oeil produisant des lueurs: il faut simplement remarquer que le phénomène est complexe et qu'il suffit de l'analyser correctement pour que l'objection s'évanouisse: le choc peut très bien produire à l'intérieur de l'organe visuel des lueurs phosphorescentes, précisément celles qu'on voit.

C) Corollaire: L'intuition [b38] sensible.

1. Toute sensation externe est une intuition au sens strict, portant sur l'objet direct intraorganique.

§430). L'intuition en général s'oppose à la connaissance discursive et abstractive [§10-11]; mais on peut la prendre au sens large ou au sens strict.

Au sens large, elle est toute connaissance immédiate atteignant son objet directement, sans intermédiaire, donc sans passer par le raisonnement ou l'association; un premier principe, abstrait, comme: «Tout être est ce qu'il est», sera dit en ce sens, intuitif.

Au sens strict, l'intuition est une connaissance immédiate dont l'objet est une réalité actuellement existante, saisie avec ses caractères individuels ou concrets; elle s'oppose ainsi à la fois à ce qui est abstrait et à ce qui est discursif: par exemple, l'intuition du moi pensant par le connaissant.

Or, toute sensation externe, par rapport à son objet direct, exclut tout intermédiaire: celui-ci n'existe ni du côté de l'objet, puisqu'on prend l'excitant en contact immédiat avec les terminaisons nerveuses à l'intérieur de l'organe, ni du côté du sujet, puisque la sensation, acte psychique, s'opère précisément à l'endroit où l'objet se manifeste en impressionnant l'organe. En transportant la sensation dans le centre cérébral, on compromettrait ce caractère intuitif; car si rapide que soit la transmission de l'impression au cerveau par le nerf conducteur, elle n'est pas instantanée et constitue un intermédiaire, avec possibilité de décalage entre impression objective et sensation subjective: c'est par là d'ailleurs qu'on explique certaines inexactitudes de la conscience sensible qui, elle, siège dans le cerveau.

On peut trouver ici une confirmation de la thèse, si l'on considère le caractère intuitif de la connaissance sensible externe comme une donnée immédiate de la conscience ou admise par tous. Cependant, pour éviter toute pétition de principe, il vaut peut-être mieux prouver par des faits que la sensation se passe dans l'organe périphérique; d'où apparaît clairement l'existence d'une intuition sensible.

C'est, disons-nous, une intuition au sens strict, non pas que le sens externe saisisse son objet en tant qu'existant: cet aspect relève de l'objet formel de l'intelligence: le jugement d'existence d'une réalité hors de nous pose le problème de la coopération entre l'expérience et la raison. Mais par la sensation externe nous saisissons un objet concret en tant qu'actuellement présent à notre sensation, parce que notre opération d'intuition en dépend totalement, si bien qu'elle est toujours impassible sans cette excitation actuelle (prise évidemment comme objet direct, intraorganique); nulle vision n'a lieu, par exemple, si aucun phénomène lumineux ou coloré n'est présent à la rétine pour l'impressionner. C'est là un fait incontestable où les précisions scientifiques ne font que déterminer la constatation du bon sens.

2. L'objet de cette intuition sensible est toujours hors de la conscience: et en ce sens, c'est toujours un objet externe.

§431). Ce second fait est lui aussi pleinement évident, dès que l'on considère nettement la sensation externe en elle-même; ainsi, nous ne voyons jamais notre vision, ni aucun fait de conscience, car ils ne sont ni lumineux, ni colorés; nous n'entendons pas notre audition qui n'est pas sonore: ce que nous saisissons par ces intuitions sensibles, c'est une réalité concrète douée de propriétés physiques de luminosité, coloration ou sonorité: c'est un objet du monde extérieur, bien distinct du monde intérieur de nos faits de conscience.

Même l'objet du toucher ou du sens thermique, fût-il à l'intérieur de notre corps, est hors de la conscience; car ni la sensation, ni aucun fait de conscience n'est chaud ou résistant pour tomber sous le tact. Cet objet appartient donc au monde physique: c'est un objet externe.

3. Dans la réalité concrète saisie par l'intuition sensible, un certain aspect quantitatif est indivisiblement uni à l'aspect d'excitant qualitatif propre à chaque sens.

§432). Ce troisième fait est spécialement clair pour la vue et le tact: ce qu'on voit, en effet, ce n'est pas une couleur pure mais une tache colorée, ayant une certaine extension; ce que l'on touche d'ordinaire, ce n'est pas une résistance pure, sans étendue comme un point mathématique qui nous impressionnerait comme une fine piqûre, c'est une certaine masse concrète [°865], résistante, molle ou dure, etc. On peut mettre en évidence cet aspect quantitatif dans une expérience fort simple. Si on étend la main sur une plaque de marbre lisse et froide, puis si on la soulève en gardant l'index seul en contact, on saisit clairement que la seconde sensation est la même qualitativement que la première: il n'y a ni plus ni moins de froid ou de poli; mais elle en diffère quantitativement, il y a une moins grande surface froide et lisse.

On pourrait retrouver ce même caractère dans les autres sensations: dans une odeur plus épaisse par exemple, ou un son plus volumineux; mais il est beaucoup moins clair [°866].

Notons que cet objet concret actuellement présent à l'intuition sensible sous son double aspect qualitatif et quantitatif, n'est ni un phénomène, ni un noumène; ni une substance, ni un accident: car ces distinctions relèvent de l'analyse rationnelle; pour l'intuition sensible il est une synthèse concrète, contenant, comme objet matériel, tous les aspects possibles découverts par les diverses fonctions; mais saisie par chaque sens sous le seul aspect qui est son objet formel [°867].

4. Ainsi précisé, l'objet de l'intuition sensible externe, tout en constituant un point de départ très ferme pour l'exploration de l'univers, est évidemment très imparfaitement connu: le progrès s'accomplira par l'éducation des sens dont nous parlons plus bas, parce qu'il exige le concours de toutes les fonctions de la vie intérieure [§472, sq].

2. - Lois de la sensation externe

Proposition 5. Les sensations externes obéissent à trois lois principales: 1) par rapport à l'extérieur, à la loi du seuil et à celle des proportions constantes entre excitant et sensation; 2) par rapport aux autres faits de conscience, à la loi de synthèse.

A) Explication.

§433). Ces lois établissent les rapports nécessaires qui existent entre nos sensations externes et leurs antécédents ou conséquents. Les deux premières considèrent un antécédent pris dans le monde corporel; ce sont des lois de psychophysique ou de psychophysiologie. La troisième ne regarde que des faits de conscience dans leurs rapports mutuels; c'est une loi psychologique [§142 et §147].

§434) 1. - Loi du seuil. L'apparition d'une sensation externe suppose dans l'excitant un degré déterminé d'intensité, en dessous duquel l'objet concret, même présent et agissant, n'est pas connu.

Dans sa généralité, cette loi est prouvée par de nombreux faits d'expérience vulgaire: ainsi, le toucher ne perçoit pas le contact d'un moustique sur la main; on entend rarement «une mouche voler», etc. Mais le minimum requis varie avec les individus, et selon les états d'âme, comme la fatigue ou l'attention.

Outre le seuil d'intensité, il existe pour certains sens des seuils spéciaux. Ainsi, pour le toucher, il existe un seuil de la sensation double différent pour les diverses parties du corps selon l'aptitude à discerner deux points l'un de l'autre: on le décèle grâce à l'esthésiomètre de Wéber, compas gradué dont on doit sentir l'écartement des pointes: celui-ci variera, pour obtenir une sensation double, dans la proportion de 1 à 68 millièmes suivant le lieu où on l'applique, savoir: 1 à la pointe de la langue, 2 à la pulpe des doigts, 4 aux lèvres, de 7 à 11 aux doigts, de 11 à 2o au visage, 32 au dos de la main, 41 au bras, 54 à la nuque et au thorax, 68 au milieu du dos [°868].

§435) 2. - Loi de Weber. L'accroissement de l'excitant nécessaire pour obtenir un accroissement perceptible d'une sensation donnée est une fraction constante de cet excitant.

Ce fut le physiologiste allemand Weber (1795-1878) qui signala le premier cette loi de proportion constante entre excitant et sensation: d'où son nom. Il s'agit ici du seuil de la sensibilité différencielle concernant les diverses intensités d'une même sensation. L'observation vulgaire constate d'abord que toute augmentation d'excitant ne détermine pas une nouvelle sensation: par exemple, si, à une lampe de 300 bougies on ajoute une lampe semblable, la différence d'éclairage est très sensible; mais si on ajoute cette même lumière à une brillante illumination de 100 lampes, elle n'a plus aucun effet. Pour la même raison la lumière des étoiles ne paraît pas en plein jour. De même, quelques grammes ajoutés à une charge de 10 kg ne sont nullement sentis; et le murmure, entendu dans le silence, disparaît dans le bruit, etc.

Weber, par une étude minutieuse des sensations de poids, découvrit la loi de ces variations: Il y a un rapport constant entre le poids qui détermine la première sensation et ce qu'il faut ajouter pour en ressentir une nouvelle: il est de 1/20; si donc on soupèse 20 gr, 1 gr ajouté sera sensible; mais si on soupèse 40 gr, il en faudra 2; et à 1 kg il faut ajouter au moins 50 gr pour qu'on s'en aperçoive, etc.

Les successeurs de Weber, surtout Fechner et Wundt déterminèrent cette relation pour les autres sens: elle est, par exemple, de 1/3 pour la pression, la température, le son; de 1/17 pour les sensations musculaires; de 1/100 pour la lumière, etc.

Fechner (1801-1887) s'est même efforcé de donner à cette loi une formule rigoureusement mathématique: il a cru y arriver après de longues et patientes recherches menées selon une technique expérimentale appropriée [PHDP §506, 2] et il la présente ainsi: «La sensation croît comme le logarithme de l'excitation». Lorsque l'excitation croît selon une progression géométrique (par exemple: 1-2-4-8...), la sensation croît seulement en progression arithmétique (selon notre exemple: 1-2-3-4...). C'est la Loi de Fechner ou loi psychophysique).

Mais pour que cet énoncé ait un sens, il faut supposer que la 2e série, celle des sensations successives, est formée d'unités mathématiquement équivalentes, ce qui soumet le fait psychique directement à la mesure: or une telle hypothèse est inadmissible, comme nous l'avons montré plus haut [§141, 2, et §329]. La vraie loi est donc celle de Weber, «loi des proportions constantes» qui établit la mesure uniquement dans les excitants. En effet les excitants, bien que d'ordre qualitatif (chaleur, lumière, etc.), sont indirectement accessibles à la mesure, comme tous les phénomènes physiques, grâce à divers instruments (thermomètre, photomètre, etc.).

§436) 3. - Loi de synthèse. Nos diverses sensations externes tendent spontanément à se modifier mutuellement et à constituer dans la conscience un tout indifférencié.

Si l'on peut, en effet, les considérer séparément, comme nous l'avons fait jusqu'ici, c'est sous l'action de l'analyse rationnelle. En réalité elles ne sont toutes que diverses opérations d'un même «moi sentant» qui en est le centre unificateur. D'où leurs rapports mutuels exprimés par cette loi de synthèse qui comprend deux aspects: la relativité des sensations et leur fusion.

a) Relativité: Les sensations simultanées ou successives réagissent les unes sur les autres, modifiant leur qualité dans l'intérieur d'un même sens; et d'un sens à l'autre, leur intensité. Ainsi la vision simultanée de deux couleurs, si elles sont complémentaires, adoucit leur teinte; dans le cas contraire, elle les renforce par contraste; le même effet se produit dans les sons ou les saveurs: les notes d'un accord s'adoucissent mutuellement, le mélange de sucre et de sel rend l'un moins doux et l'autre moins amer; une succession de mets a un résultat semblable: après un plat fortement épicé, celui qui l'est modérément paraît fade.

Au point de vue de l'intensité, l'influence se fait sentir, non seulement dans le même sens, mais d'un sens à l'autre. Ainsi celui qui, à une certaine distance, ne peut reconnaître par la vue deux lettres ou deux couleurs, en devient capable si un diapason résonne à son oreille (expérience d'Urbanschitsch); à son tour, une lumière vive peut augmenter la finesse de l'ouïe. Mais si l'on regarde attentivement un tableau d'art, l'audition des bruits d'alentour s'atténue.

b) Fusion: «Quel que soit leur nombre et la diversité de leurs sources sensorielles, dit W. James, toutes les impressions qui tombent simultanément dans la conscience y composent un objet unique [°869] [...] Fusionne tout ce qui peut fusionner: la fusion est la règle, et la distinction, l'exception». En se modifiant mutuellement, les sensations tendent à former un tout indistinct; ainsi l'accord donné par un piano est perçu globalement comme un ton simple; les sensations du goût et de l'odorat se compénètrent dans ce qu'on appelle la saveur d'un aliment, etc.

Notons que cette synthèse s'opère ici spontanément, et aboutit à un état inférieur, indistinct, à un tout riche en virtualité, comme un germe, mais très imparfait: On pourrait l'appeler une synthèse passive, par opposition à la synthèse active de la connaissance réfléchie, qui reconstruit des ensembles de plus en plus complexes; avec des éléments d'abord bien analysés, puis fortement unifiés.

Cependant, ces relations mutuelles qui vont jusqu'à la fusion affectent les sensations externes en tant que faits de conscience, c'est-à-dire en tant que complétées normalement par une fonction de la vie intérieure. Nous sommes ainsi conduits à l'objet du second article.

Article 2. La vie intérieure sensible

§437). Comme nous l'avons dit [§6], les phénomènes de notre vie intérieure sensible appartiennent à quatre fonctions distinctes, que les anciens appelaient les sens internes. Cette appellation ainsi comprise n'étant pas usitée par les psychologues modernes, nous la remplacerons d'ordinaire en cette section par le terme équivalent de «fonctions de la vie intérieure sensible».

Or, à partir de la connaissance externe, l'organisation et le progrès de notre vie cognitive sensible présente trois aspects principaux: Il y a d'abord la condition générale, qui est la prise de conscience de notre vie psychique. Celle-ci se développe jusqu'à devenir un monde nouveau, grâce aux images qui s'y conservent et y vivent.

On constate enfin un travail positif d'organisation et de synthèse qui correspond à l'activité des «sens internes». D'où, en cet article, trois questions qui pourront se subdiviser en paragraphes:

Question 1: La conscience sensible.
Question 2: Le monde des images.
Question 3: Les synthèses sensibles.

Question 1. La conscience sensible

b39) Bibliographie spéciale (la conscience sensible)

Proposition 6. 1) Outre la conscience objective, il y a en nous une fonction spéciale de conscience (conscience subjective) 2) qui se manifeste déjà, mais imparfaitement, dans l'ordre sensible.

A) Explication et définitions.

§438). Depuis que Descartes a donné comme objet à la psychologie les faits de conscience, celle-ci a deux significations fondamentales: 1) La conscience objective est l'ensemble des phénomènes de la vie intérieure ou psychologique: elle constitue un monde à part dont nous avons décrit plus haut les trois caractères [°870] qui l'opposent au monde physique et physiologique.

2) La conscience subjective est la connaissance immédiate (ou l'intuition) que nous avons de ces faits de notre vie intérieure. Elle apparaît comme une fonction dont nous avons défini l'exercice: «L'acte par lequel le connaissant se rend compte de sa propre vie de connaissant» [°871]; chacun en constate en soi l'existence indubitable. Mais elle s'exerce de façon plus ou moins claire, et on en distingue deux formes:

a) La conscience spontanée est la connaissance confuse de ce qui se passe en nous; elle accompagne normalement [°872] tout phénomène psychique en faisant corps avec lui.

b) La conscience réflexe est la perception distincte des faits de la vie intérieure; elle suppose un acte spécial de connaissance portant sur ces faits, et dans son degré supérieur, elle est «le retour délibéré du connaissant sur lui-même, pour s'observer attentivement» [°837].

Les anciens parlaient dans le même sens d'une conscience implicite faisant corps avec l'acte conscient (in actu exercito) où le connaissant, tout en saisissant un objet (un arbre, par exemple) se rend compte en même temps et par le même acte, qu'il connaît; et la conscience explicite, par un acte spécial (in actu signato) qui est une seconde opération, distincte de la première sur laquelle elle porte par réflexion.

Les modernes s'accordent en général à reconnaître la conscience réflexe comme une fonction spéciale; et ils considèrent la conscience spontanée comme identique aux phénomènes psychiques; elle en est, selon eux, un simple aspect, séparable seulement par abstraction, ces faits ayant la propriété d'être comme «transparents», en sorte que nous en avons l'intuition directe et infaillible. Mais ils négligent la distinction, indispensable ici, entre la conscience sensible et intellectuelle.

1) La conscience sensible est celle dont l'objet n'embrasse que nos phénomènes psychiques encore dépendants de quelque condition matérielle, physique ou physiologique, comme les sensations, les images, les passions...

2) La conscience intellectuelle est la fonction par laquelle la raison se porte vers les faits de la vie intérieure, (aussi bien sensibles que spirituels) pour en constater l'existence et en étudier la nature (conscience psychologique) ou en apprécier la valeur (conscience morale). Cette conscience supérieure est intimement liée, en nous, à la précédente et normalement ne s'exerce pas sans elle; c'est pourquoi, pour l'expérience, leur double activité semble un seul acte total par lequel on connaît sous tous ses aspects un phénomène intérieur. Mais la méthode scientifique demande de les distinguer, étant donné leur point de vue (objet formel) si radicalement distinct. Il arrive d'ailleurs que la conscience sensible qui nous est commune avec les animaux, fonctionne seule en nous, non seulement avant l'éveil de la raison, mais aussi en certains états d'âme inférieurs, somnolence, rêverie ou maladie.

B) Preuve. Existence d'une conscience sensible.

§439). Les faits de synthèse constatés au paragraphe précédent montrent que nos diverses sensations externes ne restent pas indépendantes; le sujet connaissant les harmonise et les fait concourir à un même effet. Les animaux eux-mêmes en sont capables, comme le montre leur comportement: le chien qui flaire le gibier dresse l'oreille de son côté, y dirige son regard avant de s'élancer. Même observation chez les enfants avant l'âge de raison; il y a donc en eux une fonction de coordination, supérieure et distincte des sens externes, car ceux-ci, nous l'avons noté, sont incapables de saisir leur propre activité ni celle des autres sens. À cause de ce rôle unificateur et directeur des sens externes, les anciens appelaient la conscience sensible le sens commun (sensus communis).

Son champ d'action; cependant, est plus large, comme l'introspection nous le montre. Nous nous rendons compte intuitivement, non seulement de nos sensations externes, mais de nos états affectifs, plaisirs et douleurs, de nos mouvements passionnels; de nos imaginations, de nos actes de mémoire et des autres événements intérieurs d'ordre sensible.

Il est vrai que ces constatations peuvent être l'oeuvre de notre conscience intellectuelle: et l'introspection comme méthode scientifique est évidemment de cet ordre, la science étant oeuvre de raison. Mais la saisie immédiate de phénomènes concrets et conditionnés par la physiologie du système nerveux ne dépasse pas la compétence d'une fonction sensible; l'analogie du comportement animal avec le nôtre, nous suggère en eux l'existence d'une telle fonction et certains états inférieurs de conscience, dont nous pouvons ensuite nous souvenir, semblent bien distincts de toute intervention rationnelle.

Il s'agit d'ailleurs d'une introspection qui dépasse la conscience spontanée: celle-ci, comme nous l'avons dit [§419, Proposition 1, N° 3], est inséparable de tout acte de connaissance, si humble soit-il. Mais nous constatons ici l'existence d'une certaine conscience réflexe d'ordre sensible: un retour du connaissant sur les divers actes de sa vie psychique pour les comparer et les coordonner. Mais cette réflexion reste très imparfaite. Le but de cette coordination est évidemment le bien du sujet; mais ce but échappe au contrôle de l'agent purement sensible [§754, la preuve de cette affirmation]: il reste instinctif, imposé par la nature.

Bref, la conscience sensible se rend compte de ce qui se passe autour d'elle (dans la vie intérieure sensible) mais elle ne prend pas conscience d'elle-même; le retour plénier sur soi que nous constatons en nous, appartient exclusivement à la conscience intellectuelle [°838].

C) Corollaires.

§440) 1. - L'organe de la conscience sensible. Comme toute connaissance dont l'objet reste concret; la conscience sensible dépend dans son exercice de conditions corporelles ou physiologiques: elle a en ce sens un organe. Sans nul doute, puisqu'elle a un rôle de coordination vis-à-vis des autres faits psychiques, il faut la localiser dans la partie centrale du système nerveux sensitif, et principalement dans le cerveau, dans les circonvolutions de la substance grise, là où se rejoignent les différents nerfs conducteurs. Cependant, l'expérience du chien de Golz qui, décérébré, sait réagir à certaines excitations, semble prouver que la moelle épinière peut servir aussi de siège à une conscience sensible au moins rudimentaire et partielle. On pourrait admettre en effet que, de même qu'il y a plusieurs sens externes de même espèce: deux yeux, deux oreilles, d'innombrables points de tact, il y aurait plusieurs centres de conscience secondaires; avec, au cerveau, un centre unique de coordination [°839]. Mais cette hypothèse n'est pas démontrée, surtout pour l'homme, et les recherches des physiologistes ne se sont pas orientées encore de ce côté [°840].

§441) 2. - Degrés de conscience. Il n'y a pas seulement en nous la conscience indistincte ou spontanée et la conscience claire ou réflexe; mais on y constate toute une gamme d'états qui s'élèvent par degrés, de l'inconscient du sommeil à la pleine possession de soi dans l'acte réfléchi où s'exprime notre personnalité. On trouve ici des étapes et des progrès, semblables à ceux qui constituent pour la perception du monde extérieur, l'éducation des sens [°841] et ils aboutissent à ce qu'on peut appeler la perception ou l'intuition de notre moi pensant. Mais l'étude de cette évolution ne pourra être entreprise avec clarté que plus loin, à propos de la conscience intellectuelle [§638].

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