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Précis d'histoire de philosophie (§387 à §404)

Deuxième Période: L'esprit kantien (XIX-XXe siècle).

§387). Après Kant, bien plus encore qu'après Descartes, tous les philosophes du XIXe et du XXe siècle suivent une orientation commune qui a son origine dans l'oeuvre du philosophe critique et qui perpétue son esprit. Mais la complexité de cette oeuvre où vinrent se fondre et se compliquer encore les deux grands courants issus de Descartes: l'idéalisme et le positivisme, donna naissance à une multitude de systèmes, très divers et souvent opposés entre eux. Cependant, les deux grands courants s'y retrouvent, comme les deux pôles opposés du kantisme: l'idéalisme et le positivisme; mais entre deux, apparaît au XIXe siècle un groupe de philosophes assez différents de doctrines, les uns catholiques, les autres rationalistes, que réunit néanmoins leur commune estime de la tradition.

Le XXe siècle, de son côté, marque un retour très net vers les doctrines réalistes sur Dieu et son oeuvre, dont l'oubli n'a pu être imposé aux vrais philosophes, ni par le kantisme ni par le positivisme. Cette réaction métaphysique s'amorce vers la fin du XIXe siècle, spécialement chez les penseurs catholiques où l'on voit le thomisme reprendre vie, depuis Léon XIII surtout, et reconquérir peu à peu la place que mérite sa valeur.

Cette deuxième période comprend donc six chapitres:

Chapitre 1. Kant.
Chapitre 2. L'Idéalisme.
Chapitre 3. Le Traditionalisme.
Chapitre 4. Le Positivisme.
Chapitre 5. Réaction métaphysique.
Chapitre 6. Le Néothomisme [et le Postmodernisme? °771].

Chapitre 1. Kant (1724-1804).

b88) Bibliographie spéciale (Kant)

§388). Emmanuel Kant naquit à Koenigsberg en 1724. L'éducation de sa mère, affiliée à la secte protestante piétiste et l'influence d'un Pasteur de la même secte, ami de la famille contribuèrent beaucoup à lui faire placer au-dessus de toute discussion l'existence et la valeur de la morale et de la religion. En même temps, à l'université de Koenigsberg où il devint étudiant, il fut initié aux sciences modernes, et spécialement au système astronomique de Newton qui l'impressionna au point de lui fournir un second fait, aussi évident et indiscutable que celui de la morale: l'existence d'une science positive nécessaire et universelle.

Kant est le type du philosophe allemand, profond et parfois jusqu'à l'obscurité, méthodique jusqu'à en devenir méticuleux, également prudent et hardi, s'appuyant sur ses devanciers (au moins immédiats), mais sans craindre de les dépasser par ses propres réflexions, défiant de l'intuition, mais assuré de conquérir plus sûrement et aussi pleinement la vérité par le labeur inlassable du raisonnement; indifférent aux beautés du style pourvu qu'il tienne la force de la pensée: il a toutes les qualités de sa race et quelques-uns de ses défauts. Sauf une courte absence, il passa toute sa vie en sa ville natale, professeur à l'Université. Ayant réglé méthodiquement son régime, il réussit, malgré une frêle santé, à fournir une longue carrière, remplie de travaux intellectuels, fruits de ses réflexions un peu lentes mais profondes, patientes, et persévérantes.

Au point de vue philosophique, sa vie se divise en deux périodes: Dans la première appelée «précritique» (de 1745 à 1772), nous assistons à l'éclosion lente et par étapes, du criticisme. Kant, au début, croit fermement à la valeur objective de sa raison, grâce à la philosophie de Leibniz et de Wolf [°1238] mais sans s'être justifié cette valeur: il est dogmatiste rationaliste. Il s'occupe surtout de sciences positives et édite plusieurs ouvrages sur cette matière, par exemple, sur «Les forces vives» (1747) sur la «Théorie du ciel» où il propose le premier l'hypothèse de la nébuleuse primitive (1755).

Mais bientôt, ses réflexions aidées puissamment par la lecture de Hume (traduit en allemand en 1756) «interrompent son sommeil dogmatique», comme il a dit lui-même [°1239]. Il avait déjà abandonné l'idéalisme radical de Leibniz pour accepter l'existence des corps et celle du temps et de l'espace absolu de Newton. Maintenant, il insiste sur le rôle de l'expérience pour donner une matière aux sciences (par exemple, dans son ouvrage sur le «Fondement des preuves de l'existence de Dieu», 1764).

Cependant, l'empirisme de Hume établissait en réalité le scepticisme, ébranlant la valeur, non seulement de la métaphysique qui traite des êtres suprasensibles, Dieu, l'âme immortelle, mais aussi de toute science positive dont les lois nécessaires devenaient de simples habitudes d'association; et de toute morale, réduite à l'égoïsme [°1240]. Kant ne se résigna jamais à ce sacrifice.

Ses réflexions aboutirent à la «grande lumière» de 1770 qui lui montra dans l'idéalité de l'espace et du temps le moyen efficace de sauvegarder la valeur des lois scientifiques: c'est ce qu'il expose dans sa dissertation: «De mundi sensibilis atque intelligibilis forma et principiis» (1770). Enfin, comme il l'explique dans une lettre [°1241], un examen plus attentif lui fit découvrir vers 1772, le problème de l'objet qui est le fond de ses grands ouvrages critiques dont le premier parut après neuf ans de patientes études.

Les principaux de ces ouvrages où il développe longuement et abondamment son système, sont: «Critique de la Raison Pure» (1781); «Prolégomènes à toute métaphysique future» (1783) et «Fondements de la métaphysique des moeurs» (1785); «Critique de la Raison pratique» (1788); «Critique du jugement» (1790) et «La Religion dans les limites de la simple raison» (1793); enfin «De la paix perpétuelle» (1795) et deux ouvrages sur «Les premiers principes métaphysiques de la doctrine: a) du Droit (1797); b) de la Vertu» (1797).

§389). L'oeuvre de Kant n'est pas aisément abordable. On peut à ce point de vue, y distinguer trois aspects: 1) le vocabulaire qui introduit, à côté des mots courants, un grand nombre de termes techniques nouveaux, nécessaires pour résoudre un problème incontestablement nouveau; 2) les conclusions auxquelles il aboutit et qui instaurent un scepticisme spéculatif partiel: elles sont intelligibles sans trop de difficulté; 3) enfin le raisonnement qui démontre aux yeux de Kant ces conclusions: c'est à la fois l'aspect le plus important et le plus difficile, car ce raisonnement constitue l'unité du système, il en mesure la valeur et en explique l'immense influence; mais, parce qu'il se présente en termes nouveaux et se développe au point de vue très abstrait de la critériologie, il déroute nos habitudes d'esprit. C'est pourquoi il a paru nécessaire, pour l'exposer clairement, de traduire le langage technique de Kant en expressions correspondantes du vocabulaire scolastique, et de diviser le kantisme en nous inspirant du traité bien connu de Critériologie du Cardinal Mercier [°1242].

Ce dernier point, d'ailleurs, ne déroge pas à notre méthode qui consiste à exposer la pensée des philosophes objectivement, en nous mettant à leur point de vue. Le kantisme en effet se divise de lui-même en deux parties: la Science kantienne, où est examinée la valeur de l'expérience sensible et des concepts et qui correspond assez bien aux deux problèmes résolus par la Critériologie générale: celui du sujet du jugement et celui du prédicat abstrait; puis la Métaphysique kantienne où est examinée la valeur du raisonnement et de la foi et qui rappelle ainsi les problèmes résolus par la Critériologie spéciale. Nous ajouterons une partie préliminaire sur la Position du problème critique pour donner une idée générale du kantisme et nous habituer au point de vue très spécial qui est le sien.

De là, trois articles:

Article 1. Position du problème critique.
Article 2. La Science kantienne.
Article 3. La Métaphysique kantienne.

Article 1. Position du problème critique.

§390). Le kantisme est un puissant effort de philosophie critique destiné à fonder définitivement la valeur de la science, au sens moderne, et à délimiter la valeur de la métaphysique, en échappant au rationalisme de Leibniz comme au phénoménisme de Hume. Nous expliquerons cette définition en indiquant quel est, selon Kant, l'objet et la méthode du problème critique, d'où découleront dans une vue d'ensemble les caractères généraux du kantisme.

1. - Objet du problème critique.

A) Classification du savoir.

§391). En soi le problème critique, tout à fait général, cherche le moyen de discerner parmi nos certitudes, celles qui sont infailliblement vraies, et son objet embrasse ainsi toutes nos connaissances sans exception et sans préférence. Mais Kant, comme la plupart des philosophes, n'a pas construit son système d'une façon purement objective, selon les exigences propres de la science nouvelle qu'il créait: il y a été conduit, nous l'avons vu, par ses réflexions sur diverses théories contemporaines. C'est pourquoi il pose le problème critique et en délimite l'objet, en constatant l'état de la spéculation de son temps.

Or il est frappé par un double fait. D'un côté, on trouve les sciences, au sens moderne du mot: les mathématiques, la géométrie et la physique mathématique qui, avec l'astronomie de Newton, s'imposaient dorénavant sans conteste: de celles-ci, la valeur est consacrée par le succès, c'est-à-dire par l'accord de tous les penseurs, et le progrès constant de leurs découvertes. De l'autre côté, on voit la métaphysique au sens devenu traditionnel depuis Descartes: c'est-à-dire l'étude des trois principales substances: le monde (cosmologie), l'âme humaine (psychologie) et Dieu (théodicée); et celle-ci n'est au contraire qu'une perpétuelle succession de systèmes contradictoires qui s'entredétruisent.

De là pour Kant, une première précision du problème critique: s'il s'agit de la métaphysique, on doit examiner d'abord si elle est possible, puis comment elle sera valable; mais pour les sciences, il n'y a pas à chercher si elles sont infailliblement vraies, car leur succès les a suffisamment justifiées: il reste seulement à déterminer comment elles sont vraies, c'est-à-dire quelles sont les règles du bon fonctionnement de notre raison quand elle construit ces sciences douées de vérités. Il est aisé de voir que la détermination de ces règles est le problème essentiel; car l'insuccès des métaphysiciens doit être attribué sans doute à une erreur fondamentale sur le fonctionnement même de notre raison. Il suffira d'appliquer en métaphysique, avec les modifications convenables, les lois découvertes en sciences, pour conférer aux deux branches de connaissances la même valeur définitive.

B) Classification des jugements.

§392). À cette première précision, Kant en ajoute une seconde plus importante encore. Dès les premières pages de son oeuvre, après avoir remarqué (d'accord en cela avec saint Thomas) que l'objet central du problème critique est le jugement, seul dépositaire de la vérité ou de l'erreur [°1243], il exclut de son examen les jugements, soit purement analytiques, soit synthétiques à posteriori, (purement synthétiques) et il ne retient que les jugements synthétiques à priori: seuls en effet, à son avis, ces derniers jugements sont scientifiques, et comme il s'agit de déterminer le fonctionnement de la raison dans les sciences, seules les lois des jugements synthétiques à priori seront recherchées avec profit. Tout le système, on le voit, repose sur cette classification des jugements et il importe d'en préciser le sens.

1) Le jugement est dit analytique, selon Kant, lorsque le prédicat répète en le développant, le contenu formel du sujet: par exemple, «le corps est une substance étendue». Un tel jugement, inextensif comme une tautologie, est stérile, incapable de faire progresser la science; de plus, il n'a pas d'autre valeur que le concept seul qui ne suffit pas, selon Kant, pour exprimer une connaissance vraie: à ce double titre, le jugement analytique n'est pas scientifique. En d'autres termes, ce jugement n'est que l'application à un concept particulier du principe de contradiction, qui est la formule la plus générale de l'analyse et qui est à ce titre, selon Kant, uniquement la règle négative de nos jugements, en ce sens que tout jugement impliquant contradiction est nécessairement erroné, mais l'absence de toute contradiction ne suffit pas pour qu'un jugement soit vrai ou scientifique, parce que le pur concept, même analysé, ne contient aucune vérité [°1244].

2) Le jugement est dit synthétique en général, selon Kant, lorsque le prédicat est étranger au contenu formel du sujet, et lui est attribué pour une autre raison que l'analyse de ce contenu. En ce sens, tout jugement autre que les définitions, partielles ou totales [°1245], est synthétique: ainsi, non seulement en affirmant: «Cet homme est musicien», mais aussi: «Tout être est intelligible», on prononce un jugement synthétique, puisque la notion d'intelligibilité se tire du fait spécial de l'intelligence qui n'est pas nécessairement exigé par la notion d'être. De la sorte, le jugement synthétique aura sur la pure analyse, l'avantage d'être extensif, d'enrichir et de faire avancer la science, parce que, au lieu de rester dans l'ordre purement idéal du concept, il fera toujours appel, d'une façon ou d'une autre, à l'ordre réel de l'intuition ou de l'expérience.

Mais Kant distingue deux sortes de synthèses:

a) Les jugements purement synthétiques (synthèse à postériori) où la raison qui fait attribuer au sujet un prédicat étranger, est uniquement l'expérience actuelle: par exemple: «J'ai mal aux dents»; «Cette eau est chaude, cette pierre tombe» (en tant que le fait est simplement constaté actuellement); et ces jugements ne sont pas non plus scientifiques, parce qu'ils restent purement subjectifs, valables uniquement pour celui qui les prononce. Ils se contentent en effet de présenter sous forme de jugement une simple intuition sensible, comme le jugement purement analytique exprime un simple concept: ils manquent donc de l'universalité et de la nécessité requises pour les jugements de science.

b) Les jugements synthétiques à priori où la raison qui fait attribuer au sujet le prédicat étranger est, en plus de l'intuition sensible, une condition présupposée, indépendante de l'expérience, et qui lui est surajoutée pour la revêtir de nécessité et d'universalité. Par exemple, dans le jugement: «Tout être contingent a une cause», la notion de contingence, c'est-à-dire d'indifférence d exister ou non, ne renferme pas la notion de cause, c'est-à-dire d'être parfait et réellement distinct dont un autre dépend pour exister, ni vice versa, en s'en tenant à la pure signification formelle des concepts. Pour constater et affirmer que ces deux notions conviennent, il faut donc s'en rapporter à la réalité expérimentale, c'est-à-dire à l'intuition qui, selon Kant, est toujours d'ordre sensible.

Mais d'autre part, aucune expérience sensible, même répétée durant des siècles et enracinée en nous par une habitude héréditaire ne pourra expliquer et justifier la valeur de nécessité et d'universalité qui appartient au principe de causalité et qui précisément le rend scientifique; Kant, avec raison, a toujours jugé que l'empirisme de Hume détruisait la vraie science. Il faut donc que ce double caractère s'explique par une condition à priori, c'est-à-dire présupposée dans l'esprit, et ainsi dominant l'expérience. Tels sont les jugements synthétiques à priori, qui eux sont scientifiques, parce que, en tant que synthétiques, ils enrichissent et font progresser la science; et en tant que à priori, ils sont nécessaires et universels.

Pour Kant, non seulement la métaphysique, mais surtout les sciences modernes sont constituées par un système lié de jugements synthétiques à priori: aussi donne-t-il en exemples, outre le principe de causalité, des théories physiques, comme le principe de la conservation de l'énergie; des définitions géométriques, comme: «La droite est le plus court chemin d'un point à un autre», et des affirmations mathématiques, comme 5 + 7 =  12. Ces derniers jugements sont évidemment «à priori» (au sens kantien), mais il est plus difficile de montrer qu'ils sont synthétiques: aussi Kant remarque-t-il qu'il ne faut pas exiger une expérience actuelle, mais il suffit qu'elle soit imaginaire ou purement possible: et en ce sens il est vrai que ces vérités universelles, d'une part ne sont pas de pures tautologies, d'autre part peuvent toujours se concrétiser en un fait d'expérience, et ainsi, peuvent s'appeler «synthétiques à priori».

Outre ces jugements universels qui sont éminemment scientifiques, nous formons des jugements particuliers ou singuliers, d'ordre réel et objectif: par exemple: «Notre terre tourne sur elle-même en 24 heures». Ces jugements étant instructifs et indépendants du sujet, sont eux aussi, pour Kant, scientifiques et synthétiques à priori. Ils sont universels et nécessaires en ce sens que tous les hommes en les vérifiant, éprouvent la même impression, et par conséquent, ils exigent aussi l'intervention des lois nécessaires, à priori, qui règlent l'activité de notre esprit [°1246].

Ainsi, en précisant l'objet de sa critique par cette question: «Comment sont possibles les jugements synthétiques à priori?» Kant se proposait d'examiner en fait, tous nos jugements au sens propre, c'est-à-dire possédant strictement la vérité ou l'erreur.

C) Valeur des classifications kantiennes.

§393). En adoptant le point de vue purement critique et de soi légitime de Kant, l'existence des jugements synthétiques à priori peut être admise, comme une classification nouvelle sans doute, mais défendable: les définitions de Kant ne sont pas contradictoires et répondent à trois aspects authentiques de la vie intellectuelle. Cependant, cette appellation donnée au groupe le plus important de nos jugements se comprend mieux si l'on présuppose la solution idéaliste de Kant, selon laquelle l'analyse du sujet ne donnera jamais, d'aucune façon, le contenu du prédicat, sauf par tautologie; si, en effet, le concept n'exprime jamais le réel externe ou chose en soi, on ne peut plus l'examiner qu'en lui-même, indépendamment de son objet, c'est-à-dire dans ce qu'il nous fait connaître formellement et actuellement: aussi ne peut-on y trouver rien de nouveau.

Au contraire, la solution réaliste de saint Thomas permet de considérer tous les jugements nécessaires, même scientifiques au sens de Kant, comme analytiques. En thomisme, en effet, ce qui est analysé, ce n'est plus la pure signification formelle de l'idée, mais son contenu, l'objet réel connu sous tel aspect formel: par exemple, non pas l'humanité, mais un être réel connu comme possédant l'humanité: ce qui est homme. De la sorte, l'analyse peut découvrir deux choses: a) que telle note est contenue dans le sujet; par exemple, l'homme est animal; b) que dans telle propriété est contenue, c'est-à-dire impliquée nécessairement la définition de l'être, bien que cette définition puisse se comprendre à part; par exemple, la liberté humaine implique la rationalité, et ce jugement: «L'homme est libre», est analytique, bien que la nature humaine puisse se définir sans penser à la liberté [°1247].

On pourrait encore, en d'autres formules, distinguer dans un concept une double compréhension, l'une logique, c'est-à-dire formelle et subjective, qui fait le concept distinct, mais non pas complet, comprenant les seules notes de la définition (ou quasi définition, dans les termes analogues); l'autre ontologique, c'est-à-dire réelle et objective, qui donne le concept complet et, pour nous, adéquat, comprenant toutes les propriétés qui découlent nécessairement de la définition, et ce concept équivaut à la science parfaite de l'objet réel qu'il exprime. Ainsi la liberté n'est pas dans la compréhension logique du concept d'homme, mais bien dans sa compréhension ontologique; de même, la propriété d'avoir une cause, est dans la compréhension non pas formelle mais réelle de la contingence.

Kant, parce que idéaliste, n'admet que la première compréhension et ignore tout lien analytique affirmé par le jugement extensif entre une propriété et l'essence. Saint Thomas, parce que réaliste, admet la double compréhension, et par conséquent, la double analyse qui comprend tous les jugements scientifiques, même extensifs. Cette opposition radicale de direction explique la répugnance de beaucoup de scolastiques à admettre même l'existence de jugements synthétiques à priori [°1248], et elle ne nous permet guère d'adopter cette classification comme un progrès. Néanmoins, selon les règles de l'exposé historique, où il faut saisir et apprécier à sa juste valeur le point de vue propre des autres penseurs, nous dirons que l'erreur de Kant n'est pas dans cette classification préliminaire et que celle-ci peut servir à délimiter légitimement l'objet du problème critique.

De même, bien que la science au sens thomiste se restreigne aux seuls jugements formellement universels, et par là se distingue de la science kantienne qui comprend tous les jugements synthétiques à priori, même particuliers; cependant les deux critiques, kantienne et thomiste, ont en fait le même objet, parce que en thomisme on examine tous les jugements, scientifiques ou non, tandis que Kant appelle scientifiques, tous les jugements proprement dits.

2. - Méthode de la critique.

§394). Pour répondre à la question nouvelle qu'il a formulée: «Comment sont possibles les jugements synthétiques à priori?» Kant fait usage d'une méthode nouvelle aussi, et adaptée à son but, mieux que l'analyse psychologique des Anglais: c'est la réflexion critique, c'est-à-dire l'examen de nos connaissances au point de vue de leur fonctionnement et de la valeur de leurs affirmations. Cette réflexion a deux aspects:

1) L'analyse critique, dont le but est de déterminer les éléments et les lois qui interviennent, lorsque se produit un jugement vrai. Elle se distingue nettement de l'analyse psychologique que Locke et Hume, fascinés par la théorie intuitive de l'idée claire, avaient employée pour résoudre le problème critique [§373], et qui consistait à retrouver, dans les idées complexes, les idées simples qui, par hypothèse, devaient les constituer. Kant estime justement cette méthode arbitraire et inadéquate, car elle oublie que la vérité appartient au jugement seul, et celui-ci n'est pas une construction statique, semblable à un composé où chaque atome garderait sa nature, mais un acte vital et complexe, où les éléments peuvent se modifier en entrant en rapports mutuels. C'est pourquoi l'analyse critique est précisément l'examen de cet acte vital du jugement au point de vue des conditions requises pour qu'il soit vrai: par exemple, exige-t-il une donnée sensible, un concept universel, etc...

Cette analyse se distingue donc aussi de l'analyse objective ou logique qui divise le tout potentiel en ses parties subjectives, par exemple, le genre universel en ses diverses espèces: on peut la comparer à la démonstration au sens large, à une sorte d'induction critique où nous déterminons, par simples constatations réflexives, la matière et les lois de notre activité intellectuelle. Bref, on peut définir l'analyse critique [°1249]: «un effort de réflexion de forme intuitive, portant sur le jugement scientifique [°1250], pour en déterminer les éléments constitutifs et les lois de leur union».

2) La déduction critique, par laquelle on démontre la nécessité absolue d'admettre telle ou telle condition, sous peine de détruire le jugement objectif lui-même, et par conséquent, de rendre impossible toute vérité, toute pensée, toute vie intellectuelle et humaine au sens propre. Ce procédé répond à la démonstration par l'absurde qui s'emploie aussi en critique thomiste; mais Kant lui a donné une importance et un développement tout spécial, parce que, s'étant privé de l'appui du réel externe, il y voyait l'unique base solide, capable de fonder la valeur objective de la science universelle et nécessaire, indépendamment de toute habitude purement psychologique, ou d'intervention purement subjective.

Kant appelle sa méthode, la réflexion transcendantale, parce qu'elle examine le jugement dans ses conditions préalables, qui sont exigées avant son contenu même: conditions qu'il appelle pour cela «à priori», c'est-à-dire qui rendent le jugement possible, quel que soit l'objet auquel il s'appliquera. En termes plus simples, nous dirons que cette réflexion ne se développe pas dans l'ordre spontané (comme par exemple en psychologie) mais dans l'ordre réflexe et critique qui, laissant dans la pénombre du doute au moins méthodique tous les objets particuliers des jugements, les dépasse pour ne regarder que notre manière de juger en générai (et en ce sens est transcendantale).

D'une façon plus précise, cette réflexion, pour Kant, examine uniquement nos facultés de connaissance en action [°1251], en faisant abstraction à la fois de la diversité et de la réalité substantielles des objets connus, et de la réalité ontologique de ces facultés [°1252], c'est-à-dire en en parlant comme de lois, réglant les actes qui en découlent.

Kant emploie aussi le qualificatif «pur» (par exemple: raison pure, concept pur, science pure) pour désigner ces facultés, ces concepts, ces sciences, etc..., considérées ainsi dans les lois de leur activité, ou dans la partie de leur objet qui relève uniquement de ces lois subjectivement nécessaires et universalisantes, et en faisant abstraction de tout le reste, (en particulier de toute application au réel externe et aux faits d'expérience détaillés).

C'est pourquoi, au début de la critique, pour se donner un objet d'examen incontestable, qui ne préjuge en rien de la solution (sur la valeur objective ou subjective de nos jugements), Kant distingue un double objet du jugement synthétique à priori:

a) L'objet sans lequel le jugement ne peut se comprendre comme fait de conscience à examiner, qu'il appelle objet phénoménal, c'est-à-dire le contenu objectif du jugement pris en lui-même, abstraction faite et de son inhérence dans une faculté et une âme comme en son sujet, et de sa valeur représentative d'une réalité objective, distincte du fait de conscience.

b) L'objet réel, qu'il appelle noumène, et qui pose un problème dont la solution est réservée à la deuxième partie, traitant de la métaphysique.

§395). La position du problème critique suppose donc, selon Kant, trois données indispensables: 1) l'existence de certitudes spontanées: les jugements synthétiques à priori à examiner; 2) le pouvoir de réflexion critique ou la réflexion transcendantale; 3) le fait de certitudes nécessaires sur lesquelles le doute n'a pas de prise: l'acceptation comme valables des jugements scientifiques, au sujet desquels on cherche seulement les raisons de leur valeur. Or ces trois données peuvent constituer le point de départ d'une critériologie d'inspiration thomiste [°1253]. Bien plus, sur le dernier point, la position de Kant est moins rigoureusement critique, puisqu'il admet sans restriction toutes les lois scientifiques, tandis que la critériologie spéciale précise dans quelle mesure ces lois sont valables.

La notion même d'objet phénoménal, choisi comme début incontestable de la critique, peut se rapprocher de l'effort de doute universel, négatif et méthodique, quoique en partie fictif, que l'on peut exiger en stricte méthode scientifique au début de la critique [°1254]. Il s'agit, des deux côtés, de ne présupposer aucune doctrine afin de les justifier toutes, et d'éviter ainsi un dogmatisme arbitraire. Avec cette signification précise selon laquelle l'objet phénoménal est une pure abstraction qui ne veut affirmer ni le subjectivisme, ni le réalisme, on peut admettre comme légitime cette notion kantienne, dans le sens où nous avons déjà approuvé les jugements synthétiques à priori.

Mais ici encore, une divergence profonde ne tarde pas à se révéler. Kant, fasciné par le préjugé idéaliste (que sa solution d'ailleurs va consacrer), persévère dans son point de vue de l'objet phénoménal, fait de conscience subjectif, et il arrive à justifier la valeur de toutes les sciences modernes sans faire appel à la réalité des choses de la nature (sinon comme à un vague postulat). Le thomisme au contraire, dès les premières réflexions critiques, destinées à trouver dans l'évidence objective le motif de l'infaillible vérité, constate la prise de possession évidente du réel objectif par nos jugements de science, parce que, libre de tout préjugé, il voit ce fait dans les données authentiques du problème critique: de sorte qu'il abandonne bientôt le point de vue purement subjectif du début.

C'est pourquoi, tout en considérant que l'erreur de Kant n'est pas dans la conception de l'objet phénoménal, nous n'accepterons pas cette notion comme un progrès, parce que son usage ne se comprend bien que dans l'hypothèse idéaliste.

3. - Vue d'ensemble.

§396). La solution de Kant est déjà engagée dans la manière dont il pose le problème et l'on peut aisément en dégager les quatre caractères distinctifs de son système si complexe: il est à la fois conservateur et critique impitoyable: idéaliste et s'efforçant d'unifier le dualisme qui en résulte par l'idée de loi.

1) Conservateur. Ce premier caractère du kantisme ressort surtout de son attitude envers les sciences modernes qu'il accepte toutes sans distinctions. On peut remarquer en effet, que la science physique avait passé par au moins autant de fluctuations que la métaphysique; mais Kant subissait l'ascendant des grandes découvertes contemporaines de Newton, de Galilée, etc., et d'ailleurs, il s'appuyait surtout sur les mathématiques dont la stabilité est immémoriale. Aussi, loin de se poser en sceptique ou en révolutionnaire, Kant se propose au contraire de justifier la valeur de tout le savoir humain: des sciences d'abord, et de la métaphysique ensuite, à laquelle il veut donner une base aussi solide qu'aux sciences.

2) Critique. Mais en fait, malgré ses intentions, il aboutit à des résultats désastreux, du moins quant à la «science» [°1255] métaphysique, au nom des exigences de la critique: c'est pourquoi ce caractère, qui est l'essence même du kantisme, le fait d'ordinaire considérer comme un scepticisme: et cela est vrai, s'il s'agit du scepticisme partiel relatif aux choses en soi, inhérent à l'idéalisme, bien que le système finisse par admettre une croyance au réel fondée sur la morale.

3) Idéalisme. C'est le caractère le plus profond de la pensée kantienne. Le principe idéaliste sous sa forme négative: «La chose en soi est évidemment inconnaissable», revient souvent sous la plume de Kant et avec la valeur d'une conclusion démontrée par tout le système critique. Mais avant même d'être ainsi démontré, il est déjà admis comme un présupposé latent, à la façon d'un axiome évident de soi.

Deux raisons qui sont deux formes de l'opposition sujet-objet, semblent surtout l'avoir imposé à l'esprit de Kant: a) l'opposition de l'en-soi et de l'en-nous qui semble rendre contradictoire la saisie, par la conscience, d'un objet qui n'est pas un fait de conscience; b) l'opposition du concret et de l'abstrait, car même si le réel vient de quelque façon en nous par la sensation, ce que Kant admet, il a des caractères de contingence et de particularité absolument opposés à l'universalité et à la nécessité de la science. Kant en conclut que la raison doit ajouter de son propre fond ces caractères, de sorte que la science ne peut plus exprimer en grande partie que nos idées.

La conséquence de cet idéalisme est une irréductible dualité, entre ce qui apparaît (ou phénomène) et ce qui est (ou noumène), de sorte qu'à ces deux objets correspondent deux facultés et deux parties spéciales du savoir: 1) C'est l'entendement (Verstand) qui applique ses concepts aux phénomènes sensibles pour constituer les sciences objectives. 2) C'est la raison (Vernunft) [°1256] qui pense à vide le noumène inconnaissable au moyen d'idées qui forment la métaphysique: «Toute connaissance humaine, dit Kant en ce sens, commence par des intuitions, va de là à des concepts et finit par des idées» [°1257].

De là les deux grandes parties: «Science kantienne» et «Métaphysique morale», que nous étudierons plus loin.

4) Normalité. Mais, fidèle aux exigences d'unité de toute grande philosophie, Kant s'est efforcé de remédier à ce dualisme, par l'idée de normalité ou de loi qui est bien l'idée unificatrice ou fondamentale de sa pensée. Pour que la science trouve une valeur objective et soit vraie, il suffira qu'elle se construise selon les lois nécessaires du Verstand; pour que la métaphysique (oeuvre de la raison spéculative) trouve aussi l'objectivité et la vérité, il lui suffira de considérer la Vernunft sous une autre face, comme raison pratique soumise à la loi morale, loi par excellence, qui engendre la vérité par excellence.

Ainsi l'idée de loi domine et unifie tout le système, et permet à Kant de se croire le sauveur de tout le savoir humain menacé par le scepticisme de Hume, tout en se dégageant du rationalisme de Leibniz dont les affirmations et les théories arbitraires n'avaient pu résister aux critiques du philosophe anglais.

Article 2. La Science kantienne.

§397). Pour Kant, comme pour tous les modernes, les sciences (au sens moderne) ont uniquement pour objet les phénomènes qu'il s'agit de réduire en lois mathématiques. Aussi, entreprenant de justifier la valeur de ces sciences, en montrant que leur méthode est conforme aux lois naturelles de notre esprit, Kant ne voit aucun inconvénient à s'en tenir strictement au point de vue critique de l'objet phénoménal. Par cette méthode, s'efforçant de remonter les deux courants du rationalisme et du positivisme jusqu'au point synthétique où ils se concilient, il arrive à rétablir une thèse thomiste: à savoir que «dans notre intelligence humaine, tout jugement vrai, (c'est-à-dire toute connaissance parfaitement objective, où le sujet connaissant s'oppose à l'objet connu, en se connaissant ou s'affirmant évidemment conforme à lui), exige nécessairement deux éléments: une sensation, et un concept abstrait, reliés par un intermédiaire d'imagination, et synthétisés dans le même acte de jugement» [°1258].

Mais le point de vue très abstrait où Kant se place ne lui permet de retrouver qu'une partie de la doctrine très riche de saint Thomas, et il a en propre des nuances et restrictions dont quelques-unes sont gravement erronées, comme nous le montrerons. Il reste que l'objet de sa critique correspond à deux points d'une critériologie thomiste: examen de l'expérience sensible, puis du concept universel [°1259].

Quant à la thèse de l'évidence objective, reconnue comme motif suprême d'infaillible vérité [°1260], Kant semble bien l'admettre implicitement, lorsqu'il considère les jugements scientifiques comme infailliblement vrais, pour cette raison qu'ils comportent nécessairement un sujet connaissant s'opposant à l'objet connu en s'affirmant évidemment conforme à lui.

Mais ce point de vue est absolument implicite et inexploré en kantisme dont tout l'effort est de découvrir le comment, c'est-à-dire les lois de fonctionnement du jugement vrai, afin d'en délimiter les applications légitimes. Sans doute, c'est là, indirectement, délimiter aussi l'application de l'évidence objective; mais Kant n'approfondit jamais ce dernier point, ni la loi de la passivité intellectuelle que l'évidence suppose et dont la considération aurait renversé toutes ses conclusions idéalistes. Il n'y a donc, pour justifier la science, selon Kant, que deux points à examiner:

1. Valeur objective de l'expérience sensible.
2. Valeur objective des universaux.

1. Valeur objective de l'expérience sensible.

§398). Kant intitule cette partie de sa critique: «Esthétique [°1261] transcendantale», en prenant ce mot dans son sens étymologique, c'est-à-dire examen critique de la sensibilité ou de l'expérience sensible. Sans entrer dans des détails techniques trop compliqués, on peut résumer sa solution en trois réflexions, complétées par deux corollaires:

A) Solution.

1) Passivité des sens. Kant, par analyse critique, constate d'abord que dans tous nos jugements (synthétiques à priori), après avoir éliminé ce qui revient à notre activité propre, il reste toujours un élément primitif, un «donné» qui a un double caractère: celui de s'imposer du dehors, de sorte que nous sommes à son égard pleinement passifs; celui d'être comme tel contingent, c'est-à-dire multiple et variable, de sorte qu'il fournit la variété des faits requise par les expériences scientifiques spéciales.

Pour fixer les idées, Kant, selon son habitude constante, introduit ici quelques mots techniques avec un sens nouveau: pour recevoir ce choc du dehors ou ce donné qui s'impose; il faut une faculté passive, c'est-à-dire, au sens critique, une fonction de réceptivité: Kant l'appelle la sensibilité. Ce même donné constitue la matière de l'expérience, l'objet matériel que nous connaîtrons sous un certain aspect: Kant l'appelle la sensation (dans le sens de «sensatum» et non de «sensatio»). Enfin, l'acte de connaissance sensible s'appelle l'intuition sensible; mais pour se produire, elle exige autre chose que la «sensation».

a) Les formes «à priori» des sens. Une deuxième réflexion, en effet, démontre que tout acte de sensibilité est nécessairement réglé par deux conditions préalables: l'espace (pour les sens externes) et le temps (pour les sens internes) [°1262]. Ces deux conditions jouissent de la nécessité et de l'universalité: elles sont nécessaires, parce qu'en les supprimant on détruirait par le fait tout acte sensible, tandis que la suppression de toute expérience particulière les laisse immuables en elles-mêmes; universelles, parce qu'elles sont requises pour tous les actes de sensibilité quels qu'ils soient et sans exception.

Elles s'opposent ainsi au donné contingent qui fait office de matière: elles sont donc à priori et jouent le rôle déterminateur de forme. C'est pourquoi Kant les appelle les deux formes à priori de la sensibilité: car elles n'appartiennent pas à la raison, comme le montre une troisième réflexion.

3) Imperfection du pur phénomène. L'acte total d'intuition sensible est donc composé d'une matière et d'une forme, à savoir de la «sensation» unifiée par les «formes à priori» d'espace et de temps: l'objet sensible ainsi élaboré s'appelle le phénomène [°1263]. Or on constate, par analyse critique, que ces formes, universelles et nécessaires en soi, perdent ces caractères en s'unissant immédiatement au donné contingent: elles se concrétisent en effet, de sorte que le pur phénomène sensible s'identifie pleinement à un acte passager et individuel de notre conscience, et par conséquent, il est incapable tout seul d'être un objet doué de vérité. En lui le sujet connaissant ne s'oppose pas encore suffisamment à son objet pour se connaître conforme ou non à lui. Le «phénomène» peut fournir un élément au jugement vrai, mais seul il n'est l'objet que d'une connaissance imparfaite et partielle. Aussi l'intuition sensible, même exprimée sous forme de jugement, reste jugement synthétique pur, sans valeur scientifique. Kant l'appelle «jugement de perception», distinct de l'aperception [°1264], ou jugement d'expérience qui est synthétique à priori. Ainsi, pour atteindre la vérité a) une donnée sensible est toujours nécessaire (contre les rationalistes); b) mais elle n'est jamais suffisante (contre les empiristes).

Cette dernière conclusion dans ce qu'elle affirme positivement retrouve une précieuse vérité. La critériologie thomiste considère aussi la sensation comme un simple élément du jugement, nécessaire mais incapable seul de donner la vérité. De même, nos sensations, n'étant pas pleinement dégagées de la matière, ont nécessairement un objet concret, toujours placé dans l'espace et le temps, et l'on peut dire, en se mettant au point de vue purement subjectif qui est celui de Kant, que le caractère organique de nos facultés sensibles est une condition préalable (forme à priori) qui les détermine à saisir leur objet, toujours et nécessairement dans l'espace et le temps. Notons cependant que ce point de vue est très incomplet, et s'il prétendait tout expliquer en se passant de la réalité de l'objet sensible, il conduirait tout droit à l'erreur idéaliste.

B) Corollaires: Géométrie et Monde extérieur.

§399). 1) Kant exige que l'espace soit «à priori», universel et nécessaire, pour rendre possible la géométrie comme «science pure», c'est-à-dire considérée en elle-meme comme une suite liée de jugements nécessaires et universels, portant sur des objets possibles, indépendamment des réalisations concrètes de ces objets. Si les notions géométriques, en effet, tiraient toute leur valeur de l'expérience, elles ne pourraient signifier ce qui doit être absolument, par exemple, que tout triangle doit avoir trois angles égaux à deux droits, mais elles diraient seulement ce qu'on a constaté; elles seraient un résumé d'expériences passées avec des exceptions futures toujours possibles. On ne peut donc, conclut Kant, expliquer leur valeur que par la nécessité des formes à priori de la sensibilité: nouvelle preuve de l'à priori de ces notions, puisque c'est un fait incontestable que la géométrie est une science.

On peut certes concéder que la nécessité des théorèmes géométriques n'est basée, ni sur la pure induction, (comme les lois de la physique expérimentale), ni sur une nécessité purement métaphysique: elle exprime les lois régissant les constructions de notre imagination. Mais la géométrie n'a pas pour unique fondement ces lois subjectives: elle se base aussi sur les lois de la quantité réelle. Ici encore les affirmations de Kant, prises en leur sens direct et positif, sont admissibles; mais dans le sens exclusif qu'elles revêtent dans la «Kritik», elles conduisent à l'erreur idéaliste.

2) La passivité de la sensation suppose évidemment l'existence du monde extérieur: Kant admet cette conséquence, affirmant n'en avoir jamais douté, et pour répondre aux accusations de scepticisme [°1265], il introduit, dans la deuxième édition de sa «Critique de la Raison pure», une réfutation de l'idéalisme, fondée sur le témoignage de la conscience [°1266]. Il faut noter cependant que cette preuve n'a ici qu'une valeur d'argument ad hominem, et que le principe de causalité en kantisme est inefficace pour sortir du moi. Du reste, en «esthétique transcendantale», l'existence du monde extérieur ne peut être une vérité pleinement justifiée, puisqu'on n'a encore examiné qu'une partie du jugement scientifique qui l'affirme: elle est donc admise au début comme un postulat, et à ce titre, légitimement. La suite de la Critique montrera dans quelle mesure, selon Kant, nous pouvons connaître les choses de la nature, soit par les sciences, soit par les idées métaphysiques, soit surtout par la croyance fondée sur la morale.

2. - Valeur objective des universaux.

§400). Kant appelle cette deuxième partie de sa Critique l'Analytique transcendantale (ou logique transcendantale), comme Aristote appelait sa logique: les premiers et les seconds analytiques, parce qu'il s'agit d'étudier le jugement ou raisonnement non pas comme «tout complexe», mais dans leurs premiers éléments simples: les concepts. Il ne faut pas oublier d'ailleurs que Kant parle toujours au point de vue critique (transcendantal): il ne s'agit donc pas de concepts objectifs, comme pour les prédicaments d'Aristote, mais des lois de fonctionnement des jugements; c'est ce que nous allons expliquer en résumant d'abord la démonstration de Kant, puis en insistant sur la valeur de la science ainsi justifiée.

A) Démonstration.

§401). Il s'agit, non seulement de constater par analyse la présence du concept dans le jugement vrai, mais d'en démontrer la nécessité, par réduction à l'absurde, ce que Kant appelle «déduction transcendantale des concepts». À cette preuve, il ajoute deux théories complémentaires pour expliquer pleinement comment se forme le jugement synthétique à priori.

1) Nécessité des concepts. Ainsi donc, par réflexion critique, Kant démontre que pour avoir un jugement vrai, il est nécessaire d'ajouter, à la connaissance sensible, une fonction d'une faculté active supérieure qu'il appelle «der Verstand», l'entendement ou l'esprit dont le rôle est d'investir d'universalité et de nécessité, et par conséquent de constituer, en objet de pensée, le donné sensible.

Voici, traduit en vocabulaire scolastique, le résumé de cette «déduction».

Toute vérité [°1267] au sens propre suppose trois choses: 1) que le sujet pensant se connaisse, au moins implicitement (in actu exercito); 2) qu'il se distingue de l'objet vrai auquel il pense; 3) qu'il rapporte à soi l'objet en se déclarant conforme ou identique avec lui. Par exemple, ce jugement vrai: «L'homme est libre», signifie: «J'ai conscience que mon jugement (qui est «moi-jugeant») exprime bien ce qu'est en face de moi cet objet de pensée, l'homme». En d'autres termes, toute vérité exige l'opposition du sujet connaissant à l'objet connu, réduite à l'unité par la conscience. C'est cette unité que Kant appelle l'unité de «l'aperception pure», c'est-à-dire, exprimant non pas un moi substantiel au sens de Descartes, mais seulement une condition logique, pour que puisse se produire un jugement vrai (une aperception). Mais ce qu'il importe de noter surtout, c'est que cette unité est synthétique, c'est-à-dire embrasse l'opposition sujet-objet.

Or, continue Kant, cette opposition est impossible, d'une part, si l'on prend séparément le pur phénomène sensible, car la sensibilité qui en a l'intuition est toute passive, incapable de revenir sur soi par réflexion pour s'opposer à ce qu'elle connaît. D'autre part, cette opposition serait possible, même par rapport à l'objet contingent et concret, pour une intelligence intuitive qui créerait en le connaissant le contenu concret lui-même de son idée: il y aurait alors distinction de cause à effet. Mais tel n'est pas évidemment le cas de notre connaissance scientifique, purement spéculative [°1268].

Il reste donc que cette opposition n'est possible pour nos jugements de sciences que par l'appréhension du donné sensible, sous un aspect universel et nécessaire. De la sorte en effet, le contenu sensible qui, nous l'avons dit, vient du dehors, se pose par le fait comme objet; et en même temps, le point de vue universel et nécessaire qui dépasse ce donné sensible contingent, permet au sujet pensant (à l'entendement), de se distinguer de son objet et de le saisir en s'opposant à lui [°1269].

Donc, la deuxième condition pour que soit possible un jugement scientifique (synthétique à priori), c'est, outre le donné sensible, une fonction capable de rendre l'objet universel et nécessaire. Cette fonction a un rôle actif et déterminateur, comme la forme, vis-à-vis du phénomène sensible qui est sa matière; elle est une condition requise au préalable, d'une priorité non pas temporelle ou psychologique, mais critique, parce que sans elle tout jugement vrai devient impossible: elle est donc une «forme à priori» de l'entendement; Kant l'appelle concept ou catégorie. Et comme il y a plusieurs espèces de jugements, par exemple: affirmatifs, négatifs, universels, particuliers, etc., il y a aussi plusieurs sortes de fonctions universalisantes et nécessitantes. Kant en dénombre douze: ce sont les douze concepts ou catégories (formes à priori du Verstand) [°1270] qui n'ont de commun que le nom avec les dix prédicaments ou catégories d'Aristote.

Ces concepts ne sont pas des idées innées, bien qu'ils leur ressemblent en tant qu'à priori; mais ils ne sont pas connus en eux-mêmes: ils sont seulement un élément reconnu par la réflexion critique, comme nécessaire à la connaissance parfaite ou vraie qui appartient au seul jugement.

2) Théories complémentaires. Voulant expliquer à fond comment se produit un jugement synthétique à priori, Kant remarque que le phénomène sensible et le concept sont opposés trop absolument pour s'unir sans intermédiaire: si celui-ci faisait défaut, le concept devrait se concrétiser comme les formes à priori d'espace et de temps, et il perdrait sa raison d'être. Kant a trouvé cet intermédiaire dans un cadre général, appartenant à la fois au sensible par ses éléments concrets et à l'intelligence par son indétermination: ce sont les schèmes de l'imagination. Le schème n'est pas une image statique, mais plutôt une méthode de construction de l'image dans le temps, par exemple la méthode pour se représenter une influence causale [°1271]. Il y a aussi douze schèmes qui prolongent pour ainsi dire chaque concept vers le sensible, afin de permettre à la multiplicité changeante des phénomènes de se synthétiser dans une essence qui sera un objet de science universelle et nécessaire, ou, comme dit Kant, d'être «subsumé par l'unité à priori du concept».

Cette synthèse, d'ailleurs, ne se produit pas au hasard: pour chaque concept elle suit des lois propres que Kant a déterminées, les appelant principes de l'entendement pur, c'est-à-dire principes fondamentaux de toute connaissance vraie [°1272].

3) Conclusion et exemples. D'après ces réflexions critiques, tout jugement synthétique à priori est un tout complexe, nécessairement formé 1) d'une intuition sensible, qui est sa matière, et qui déjà comprend le donné expérimental passivement reçu et la forme à priori sensible; 2) du concept ou forme à priori intellectuelle; 3) du schème ou intermédiaire d'imagination [°1273]. Par exemple: pour prononcer ce jugement synthétique à priori: «L'élévation des liquides dans le vide a une cause», l'entendement, selon Kant, formule un jugement hypothétique, à savoir: «Si l'on pose l'élévation d'un liquide, on pose nécessairement sa cause», de telle sorte qu'il y a entre ces deux termes un lien de dépendance non réciproque, celui de cause à effet: l'élévation du liquide dépend du poids de l'atmosphère et non vice-versa. Aussi, dès qu'un savant perçoit le fait concret d'un liquide s'élevant dans le vide, la forme à priori causalité se déclanche dans son esprit, et, à travers le cadre de la succession temporelle (schème du concept causalité), en vertu du principe ou loi générale: «Tous les changements arrivent suivant la loi de liaison des effets et des causes», il prononce le jugement scientifique: «L'élévation du liquide dans le vide est produit par le poids de l'atmosphère».

Autre exemple: en affirmant: «Tout homme aime le bien», l'entendement, selon Kant, prononce un jugement catégorique, c'est-à-dire qu'il affirme l'inhérence statique de cet amour dans l'humanité, à la façon dont l'accident inhère à la substance. Aussi, dès qu'un psychologue perçoit un acte bon concret d'un homme, la forme à priori «substance» se déclanche en son esprit, et, à travers le cadre de la simultanéité temporelle (schème du concept «substance»), en vertu de la loi générale: «La substance persiste au milieu du changement de tous les phénomènes et sa quantité n'augmente ni ne diminue dans la nature» [°1274], il juge que «l'amour du bien» appartient immuablement à l'homme, et reste le même en soi quel que soit le nombre de ses actes bons: en d'autres termes: «Tout homme aime le bien».

B) Divers points de vues: Critique; - Psychologique.

§402). Il faut évidemment se mettre au point de vue critique pour saisir le sens profond de cette théorie. Or, de même que la critique thomiste démontre la valeur objective des universaux, en constatant, par induction critique, l'identification de leur objet (nature abstraite prise absolument) avec le contenu de l'intuition sensible [°1275], Kant arrive à une conclusion semblable par un raisonnement critique tout différent, qu'on peut résumer ainsi: «Si on n'admet pas la valeur des universaux, on rend impossible tout jugement vrai». Mais le point de vue très abstrait de «l'objet phénoménal» où il se confine, rétrécit beaucoup la portée de la thèse. Il considère en effet la pure connaissance, soit sensible, soit intellectuelle, abstraction faite de la réalité de son objet, et il montre la nécessité d'unir les fonctions de réception sensible (passive) et d'abstraction intellectuelle [°1276] (active) au moyen d'une fonction médiatrice d'imagination, pour obtenir un jugement vrai au sens propre. Mais il ignore encore si ce jugement vrai porte sur une chose en soi, ou n'a qu'une valeur subjective. - La critériologie thomiste, au contraire, par l'examen des sens et des universaux, justifie pleinement la valeur objective (l'aptitude à exprimer le réel) de tout jugement, soit d'ordre idéal, soit d'ordre expérimental, s'il est immédiatement évident. Bref, à s'en tenir au contenu positif de la thèse kantienne jusqu'ici démontrée, un thomiste peut l'accepter comme une partie de sa propre thèse plus large et plus compréhensive.

Cependant, il est difficile de se maintenir constamment au point de vue strictement critique: aucun interprète du kantisme n'y réussit et Kant lui-même le déborde parfois, comme malgré lui, pour rentrer dans le domaine psychologique et ontologique qui est franchement celui de saint Thomas: on peut donc ici instituer des comparaisons qui manifestent des divergences profondes.

§403) a) Au point de vue psychologique. On peut comparer les formes à priori du Verstand, à l'intellect agent qui est aussi une condition préalable et en ce sens à priori, requise pour expliquer l'universalité et la nécessité des jugements scientifiques, et la théorie des schèmes correspond au rôle instrumental du phantasme, de telle sorte que l'espèce intelligible, tout en dépassant le concret par son aptitude à exprimer un nombre infini de sujets, garde cependant plusieurs traits empruntés au concret en vertu de la spécification que lui impose le phantasme.

Mais une différence essentielle sépare les deux théories. D'une part, l'intellect agent ne constitue en rien le contenu de l'objet exprimé par le concept universel ou par le jugement: ce contenu est tout entier puisé dans le réel concret et l'intellect agent se contente de laisser de côté les caractères individuels pour révéler la nature absolue ou essence abstraite, par exemple pour faire apparaître dans Paul, l'humanité. - Au contraire, la forme à priori constitue le contenu de l'objet, indépendamment du réel, de sorte que ce qui est connu par le jugement synthétique à priori est uniquement le phénomène qui est scientifiquement un fait en bonne partie subjectif, puisque le monde extérieur d'où il tire son origine grâce à la sensation, n'est encore qu'un postulat et ne sera jamais connu comme substance.

Lorsque Kant dit en langage technique: «Le concept est une condition nécessaire à priori pour rendre possible la constitution de l'objet comme tel», il y a deux sens possibles: ou bien le concept est une pure fonction d'universalisation nécessaire à ce seul titre sans qu'on puisse rien conclure sur le contenu de l'objet connu (sens critique légitime); ou bien le concept constitue le contenu de l'objet du jugement: et Kant n'échappe pas à ce deuxième sens (psychologique) erroné.

Il lui a manqué de compléter son point de vue critique par l'étude psychologique de l'abstraction, pour retrouver la théorie nuancée et seule vraie du réalisme modéré; ignorant cette solution, connaissant les deux erreurs opposées du réalisme exagéré de Platon et des rationalistes (Descartes, Spinoza) et le nominalisme des empiristes (Hume), il a résolu la question des universaux par le conceptualisme [°1277], croyant que telle était la seule conciliation possible.

De même, pour expliquer les jugements d'ordre réel, saint Thomas maintient à la fois l'étroite collaboration des sens et de l'intelligence et leur parfaite distinction, selon ses deux théories complémentaires: «Natura universalis [°1278] est objectum per accidens sensationis» - «Singulare concretum est objectum indirecte cognitum ab intellectu»: le contenu exprimé par l'une et l'autre connaissance, sensible et intellectuelle, est parfaitement identique: c'est le réel lui-même (objet matériel); mais la façon de le connaître (objet formel) est irréductible: le sens le connaît sous l'aspect concret, et par conséquent comme réalité individuelle intuitivement saisie; l'intelligence, sous l'aspect d'essence, de participation à l'être, et par conséquent comme nature indifférente à l'individualité et à l'existence actuelle, mais revêtue d'une exigence de pleine intelligibilité qui dépasse infiniment le concret. - Kant, au contraire, n'ayant pas le trait d'union de la réalité objective, conçoit la synthèse de la sensation et de l'intellection dans le jugement d'expérience par compénétration d'objets formels, selon ces deux adages eux aussi complémentaires: «L'intuition sans concept est aveugle; le concept sans intuition sensible est vide». Chacun pris à part n'a aucune vérité, donc aucun objet formel indépendant; ce sont deux éléments incomplets (matière et forme) nécessaires pour la seule connaissance vraie: le jugement synthétique à priori.

b) Au point de vue ontologique. Il est facile de voir ce qu'on peut déduire sur la valeur de la science selon Kant: ce sera la conclusion de cet article.

C) Valeur de la science kantienne.

§404). Après avoir démontré la nécessité critique des concepts, Kant conclut que leur usage est toujours légitime et susceptible de vérité, si le sujet du jugement est un donné sensible. Et il ajoute, comme une conséquence évidente selon lui [°1279], que cet usage légitime est limité à l'application au sensible: le concept sans intuition serait vide. Il aboutit ainsi à un positivisme et à un idéalisme d'un genre tout spécial, de sorte qu'il peut conserver en un sens nouveau la vérité et l'objectivité des sciences au sens moderne.

1. Positivisme intellectuel. Seule la science positive ou expérimentale, c'est-à-dire dont l'objet ne s'étend pas au-delà des phénomènes perçus par les sens, reste valable, parce que seule elle est constituée de jugements synthétiques à priori. Toutes les connaissances scientifiques dépassant le sensible, comme la métaphysique et les sciences scolastiques, sont condamnées au point de vue spéculatif comme faisant un usage abusif des concepts. D'autre part, le phénoménisme absolu qui n'admet que des sensations est également condamné: car le phénomène scientifique est nécessaire et universel, grâce au concept qui l'informe. De la sorte, Kant canonise exactement les sciences modernes; et la physique ou l'astronomie avec ses lois ou hypothèses est une science au même titre que la géométrie.

Remarquons que la science thomiste est à la fois plus large et plus étroite que celle de Kant: elle rejette les jugements particuliers accueillis par Kant, et elle impose des restrictions à la valeur des lois scientifiques modernes. Mais elle accepte en plus des parties dont l'objet est d'ordre purement spirituel, comme la théodicée.

2. Idéalisme transcendantal. C'est ainsi que Kant lui-même caractérise sa théorie: il reconnaît que le phénomène, après les élaborations qu'il subit, ne garde plus qu'une valeur en grande partie subjective. La nature que décrit notre science n'est pas un donné fidèlement reflété. C'est un ensemble de formes qui appartiennent en propre à notre entendement et qui revêtent une sorte de réalité vague, «chose en soi» inconnue, mais postulée au début de la sensation. Par cette théorie, Kant s'est glorifié d'avoir introduit en philosophie la même révolution que Copernic en astronomie: en effet, tandis que, avant lui, tous les modernes, les empiristes comme les idéalistes admettant le principe de la correspondance des deux ordres (le réel et nos connaissances), expliquaient tous les caractères de nos sciences par l'objet extérieur, c'est au contraire par les lois de notre esprit que Kant explique les lois de la nature, non pas sans doute dans leurs détails et particularités qui viennent de l'expérience, mais dans leur nécessité et universalité qui viennent des formes à priori. Nos sciences gravitaient autour des choses: désormais c'est la nature qui gravitera autour de notre esprit.

Mais cet idéalisme est transcendantal, parce que cette élaboration est régie par des lois transcendantales, c'est-à-dire qui dominent le travail scientifique, qui sont imposées par la nature avant toute démarche de l'esprit et ne sont pas acquises par l'habitude, comme chez Hume. Ainsi la science garde sa nécessité et son universalité et donc sa vérité.

3. Vérité normative. Cependant, pour conserver la vérité, Kant doit en modifier la définition: la vérité devient la propriété des seuls jugements synthétiques à priori, prononcés normalement, c'est-à-dire conformément aux lois qui règlent la synthèse du concept et de l'intuition sensible. Ces lois ne sont pas celles du réel lui-même, comme en thomisme, mais des lois psychologiques. Cependant, elles n'appartiennent pas à l'individu comme tel, mais à l'humanité, à l'espèce: de là vient leur nécessité et universalité. C'est pourquoi aussi le consentement universel est un critère secondaire de vérité. Au contraire, les lois de la sensibilité sont individuelles, et l'erreur provient de ce que l'entendement les suit inconsidérément.

Kant, cependant, dit aussi que la vérité est la «conformité du jugement avec la chose ou l'objet», car 1) une loi fondamentale de l'entendement est précisément d'objectiver en bloc le phénomène inconsciemment élaboré, et 2) ce phénomène a un fond de réelle objectivité, grâce au monde postulé pour exciter la sensation. Cette seconde définition se concilie donc avec la première: pour notre jugement, être conforme à son objet, c'est être conforme à ses propres lois.

Cette conception de la vérité met en évidence le «principe immanentiste» et le rationalisme radical [§313] de la philosophie moderne. Pour Kant, toute notre science est vraiment tirée de nous-mêmes; notre raison est autonome et impose ses lois au réel, mais avec cette précision bien caractéristique: ces lois dominent aussi les individus, et c'est plutôt l'humanité ou la raison impersonnelle qui devient le centre de tout.

En résumé:
Pour justifier la valeur des jugements scientifiques en s'en tenant au point de vue strictement critique de l'objet phénoménal, Kant conçoit la vérité non plus comme la conformité d'un jugement avec la chose en soi (saisie au travers de l'idée et de la sensation), mais comme la conformité du jugement avec les lois (subjectives inévitablement) régissant l'élaboration du phénomène.

Cette conception fonde une science a) positiviste, car son objet est restreint à l'expérience sensible; 2) idéaliste, car la meilleure part est donnée à priori par le sujet, 3) intellectualiste par le rôle essentiel des concepts abstraits, c'est-à-dire universels et nécessaires.

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