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Les devises de poutres

Quelques devises de Montaigne gravées sur les poutres du plafond de son château.
Quelques devises de Montaigne gravées sur les poutres du plafond de son château.
[Source]

1) Introduction

J'avais été marqué quand mon professeur de français préféré au Petit Séminaire de Québec, l'abbé Benoît Garneau, nous avait parlé des devises (ou adages, proverbes, maximes) qu'avait fait graver Montaigne sur les poutres du plafond de son château. Quelle bonne idée!

Pendant de nombreuses années (dont toutes celles où j'étudiais en Philosophie à l'université Laval), j'ai habité dans un magnifique petit appartement que j'appelais mon «Paradis Terrestre». C'était un garage pour une voiture, que ma Mère avait fait convertir en maisonnette. Le plafond était soutenu par de vraies poutres de bois nu, alors bien sûr j'avais fait imprimer des devises philosophiques et religieuses que j'avais ensuite brochées sur ces poutres. Cela m'inspirait beaucoup, et faisait bien rigoler mes visiteurs!

Mais pourquoi des devises?

2) Le Point Stratégique

Antonin Eymieu dans son livre au titre admirable Le Gouvernement de soi-même explique l'importance de contrôler ses pensées (pages 175-179, Tome 1):

Pour se gouverner soi-même, il faut, par-dessus tout, gouverner ses idées.

Notre tête est comme un carrefour où passe au hasard, poussé par les mobiles les plus divers, le monde le plus mélangé. Si nous sommes dans notre bon sens, nous n'arrêtons, parmi la foule qui passe, que les personnes de connaissance ou celles qui nous sont dûment présentées. Les autres, nous n'y prêtons aucune attention; tout au plus, si elles ont mauvaise figure, nous prenons le soin d'éviter leur contact, ou, si elles nous importunent, de nous en débarsser au plus vite. Ainsi devons-nous faire avec les idées de toute figure et de toute provenance qui passent par notre tête; c'est le seul moyen d'aller son chemin tranquille et d'échapper aux mauvaises rencontres; le seul moyen de ne pas se créer, à tout propos et hors de tout propos, des affaires ridicules et qui peuvent mal tourner.

Il n'est pas nécessaire, il est très nuisible de dévisager les pensées qu'on devine malsaines, de leur dire leur fait, d'entrer en discussion avec elles, de les étreindre pour les expulser. Cela fait leur affaire, mais pas du tout la nôtre. Les dévisager, les «fixer», c'est les retenir, c'est les faire entrer dans l'imagination. C'est intensifier leur prise sur nous, c'est la prolonger par l'habitude que cette attention commence à créer ou par l'association d'images qui s'est nouée pendant la querelle. Il n'y a qu'une bonne méthode, celle que nous avons dite, celle qu'on emploie tous les jours, à travers la foule, vis-à-vis des inconnus de mauvaise apparence: on passe; on les frôle le moins possible; s'ils nous approchent, on se débarasse d'un geste; on va son chemin.

Avec un peu de vitalité d'esprit, il est facile de maintenir son attention sur les idées de son choix, et chacun sait bien qu'il faut le faire pour vivre sa vie autrement qu'une marionette; mais on songe moins et peut-être y a-t-il plus de difficulté à défendre son esprit contre les idées vaines ou absurdes. C'est pourtant plus nécessaire encore; car ce sont de telles idées surtout qui font tourner la tête à tous les vents et les actes à toutes les sottises. Ce qui fait la différence entre les sages et les fous, entre les saints et les scélérats, ce n'est pas que les saints n'aient jamais de tentations ou que les sages ne rencontrent jamais des idées folles; mais c'est qu'ils ne les acceptent pas.

Choisir ses idées, celles qu'il faut recevoir et surtout celles qu'il faut éconduire: telle est la grande sagesse. Tel est le grand art aussi d'être maître de soi, et le principal usage à faire de sa liberté.

Nous l'avons dit, la matière nous enchaîne, mais la pensée nous libère.

C'est en haut, le plus loin possible des sens, que la liberté évolue à son aise, calme et forte; c'est là qu'est sa place naturelle, le poste du commandement, d'où elle dirige la manoeuvre avec le plus d'efficacité. Et c'est parmi les idées qu'il faut porter la lutte; c'est le point stratégique à occuper, le défilé favorable par où l'ennemi doit passer et où l'on peut l'écraser à coup sûr, sans péril et presque sans combat; c'est là du moins que la victoire est facile et qu'elle est décisive.

Si on ne garde pas ce passage, si on laisse la tentation, l'idée folle et malfaisante, s'avancer vers l'organisme, descendre dans le coeur, dans les sens, ce sera un terrain à reconquérir douloureusement pas à pas, une lutte horrible à livrer où nous aurons à souffrir même de la victoire, contre un ennemi avec lequel nulle paix n'est possible et que nulle concession ne désarme. «Il est plus facile, disait Franklin, de résister au premier désir que de contenter ceux qui le suivent». Il est plus facile d'écarter la première pensée que d'en supprimer les conséquences. Il est plus facile de ne pas semer le gland que d'arracher le chêne. Et c'est aussi beaucoup plus efficace. Après beaucoup d'efforts pour arracher le chêne, il en restera toujours des traces, ou il faudra pour les abolir, boulverser la terre tout autour.

L'idée est le germe d'où évolue le chêne; la semence, bonne ou mauvaise, d'où lève la moisson des actes. Cette semence, l'attention peut la passer au crible: c'est donc la première chose à faire, si nous ne voulons pas nous laisser en friche et nous fier au seul hasard pour la récolte à recueillir. L'idée est le défilé par où passe tout ce qui entre dans notre conscience: c'est donc là qu'il faut établir le contrôle et, au besoin, livrer la bataille. L'idée est la lumière qui élargit nos horizons, l'aile agile qui, nous arrachant aux fatalités de la matière, nous fait planer au-dessus des diverses directions possibles: c'est dans cette lumière qu'il faut nous placer pour voir clair et vouloir à bon escient, c'est de ces hauteurs qu'il faut gouverner notre vie, c'est le point stratégique à occuper pour rester maître de soi.

3) Quelles devises et comment les afficher?

Mes devises sont ici dans un fichier texte. Vous verrez facilement comment rajouter et enlever des devises en examinant ce fichier.

Comment les afficher? Quand j'ai dû déménager de mon bel appartement, j'ai tenté d'imiter cet arrangement en faisant imprimer mes devises sur des feuilles de papier (en assez gros caractères pour les lire de loin), en découpant chaque devise et en les collant avec quelque chose qui ne brise pas la peinture. Cela fait l'affaire, mais bien sûr il faut toujours tout décoller quand on part. Comme je passe mes journées à regarder mon écran d'ordinateur, j'ai fini par les mettre sur un écran de veille («screen saver») qui affiche ces devises quelques secondes après que je cesse de dactylographier. Moins romantique, mais plus portatif!

J'aimerais bien avoir un écran de veille «source ouvert» très simple, qui affiche des devises au hasard et sans répétition (en d'autres mots, il doit faire une liste des devises, piger au hasard, l'afficher, et ensuite noter qu'il ne doit pas la ré-afficher avant d'avoir montré les autres), dans une police de caractères facile à lire. Je n'ai pas encore trouvé un tel programme (SVP me le dire si vous en connaissez un!).

J'utilise en ce moment un vieux logiciel source fermé pour Windows, qui n'est plus supporté par son auteur Ernst Klöcker (qui d'ailleurs ne répond pas à mes couriels), que je ne trouve même plus sur son site web, et qui est fourni avec un fichier de devises moralement douteuses. Il est ici sur mon site web.

Après installation, aller dans «Start/All Programs/Words Screen Saver/Configure Words Screen Saver» et choisir le fichier de devises que vous voulez afficher (et supprimer son fichier de devises douteuses). Le fichier «readme» qui est au même endroit donne d'autres informations.

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