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Physique (§379 à §398)

Chapitre 3. La vie. (Biologie philosophique ou étude du règne végétal)

b30) Bibliographie spéciale (sur tout le chapitre de la vie)

§379). Après avoir établi au chapitre précédent la définition générique de l'être corporel et de ses propriétés, la connaissance scientifique de l'univers par les causes profondes demande, comme nous l'avons noté [§365], de poursuivre l'effort d'explication pour définir successivement les espèces contenues en ce genre. C'est l'étude des causes formelles à l'aide des propriétés, en application du principe «Agere sequitur esse». Ainsi la tâche essentielle de la biologie philosophique est de préciser scientifiquement la nature des substances vivantes, en démontrant leur distinction spécifique d'avec les minéraux; puis la nature des fonctions vitales qui les caractérisent.

La méthode indispensable pour établir ces nouvelles définitions est évidemment l'induction, fondée sur l'observation des phénomènes biologiques; et nous rencontrons ici la biologie, science positive, comme nous avons rencontré au chapitre précédent les sciences physico-mathématiques des minéraux. Aussi toutes les considérations que nous avons développées pour montrer l'accord profond des doctrines et la différence absolue des points de vue entre les deux sciences, gardent-elles leur valeur et leur application en ce nouveau domaine biologique. En celui-ci, d'ailleurs, une large section des recherches positives n'est que l'application aux composés organiques et aux cellules vivantes elles-mêmes (corps organisés) des méthodes, des lois et des hypothèses des sciences physicochimiques. Nous aurons à apprécier la légitimité de ces sciences, et celle des études consacrées au domaine vital comme tel avec des méthodes spécifiques. Mais il ne sera pas nécessaire de réserver une section à part à cet examen; il suffira de nous en référer aux règles de la méthodologie et aux principes établis au chapitre II. Nous aurons donc simplement deux articles:

Article 1. - Nature des substances vivantes.
Article 2. - Nature des fonctions vitales.

Article 1. Nature des substances vivantes.

b31) Bibliographie spéciale (Nature des substances vivantes)

§380). Bien que tous les minéraux semblent être au même degré de perfection ontologique, ils forment, avons-nous dit, une sorte de hiérarchie ascendante; quant à la richesse et complexité de leurs propriétés et de leur composition atomique, en sorte que les corps chimiques les plus élevés sont très proches des vivants les plus simples; et les progrès récents de la biologie, dûs au microscope électronique, ont encore rapproché les deux règnes. Il peut donc se rencontrer des cas-frontière douteux. C'est pourquoi nous commencerons par établir la définition générale de la substance corporelle vivante, en fondant l'induction sur une base plus large qui fournira une vraie évidence; c'est, en effet, un avantage de la philosophie de considérer d'abord les aspects plus universels où les conclusions plus modestes sont aussi plus solidement démontrées. Nous pourrons ensuite, à la lumière de cette définition, préciser la nature de la vie végétative, et les conditions de son existence dans l'univers.

Enfin, comme pour le règne minéral, deux problèmes spéciaux se présentent au sujet du règne végétal: celui de la distinction spécifique des multiples vivants qui le composent; celui de leur changement substantiel; ou, est-il possible de passer d'une espèce à l'autre, comme le veut le transformisme? D'où les quatre paragraphes de cet article:

1. - Définition de la substance vivante en général.
2. - Nature de la vie végétative.
3. - Multiplicité spécifique des plantes.
4. - Le transformisme actuel.

1. - Définition de la substance vivante en général

Thèse 29. 1) Le vivant est une substance douée d'activité immanente; 2) dont le principe, s'il s'agit de vivants corporels, est une forme substantielle (appelée âme) distincte spécifiquement des formes minérales.

A) Explication.

§381). Le seul moyen pour nous de découvrir une nouvelle définition de substance est d'interpréter les faits à la lumière du principe: «L'agir suit l'être» (en latin: «Agere sequitur esse») [§350 et §353] Ces actions ou opérations qui se présentent toujours dans notre univers sous forme de mouvements, passant d'un point de départ à un terme d'arrivée, sont de deux sortes:

1) Les actions transitives sont celles dont le terme est en dehors du principe agissant; par exemple, la caléfaction où l'agent est un foyer et le terme l'eau chaude. Ainsi la perfection que produit l'agent ne reste pas en lui, mais va enrichir un autre.

2) Les actions immanentes sont celles dont le terme est dans l'agent lui-même; par exemple, réfléchir, imaginer, éprouver un plaisir. Ici la perfection produite par l'agent, l'image, le plaisir, reste en lui et constitue sa richesse.

Toutes les activités que nous avons rencontrées chez les minéraux sont transitives. L'action ou l'opération [°802] immanente est le propre de la vie; et c'est en établissant la définition générale du vivant à partir de l'expérience que nous en préciserons les conditions.

Notons dès maintenant deux degrés d'immanence:

a) L'opération immanente au sens large est celle qui a son principe et son terme dans le même agent pris comme sujet subsistant, mais en des parties ou des fonctions distinctes; par exemple, le mouvement du sang produit par la contraction du coeur.

b) L'opération immanente au sens strict est celle qui a son principe et son terme dans le même agent et dans la même fonction; par exemple, l'acte du savant repensant sa science. Cette dernière forme plus parfaite pose des problèmes élucidés plus bas. L'un et l'autre degré, d'ailleurs, caractérise le vivant.

Puisque nous nous référons à l'expérience, les vivants que nous rencontrerons d'abord seront des substances corporelles. Celles-ci seront donc, d'après les conclusions du chapitre précédent, composées de matière première et de forme substantielle. Mais nous montrons ici que cette forme est d'un degré supérieur de perfection et spécifiquement distincte des simples formes minérales; d'où son nom spécial d'âme.

B) Preuve.

§382) 1. - Définition de la substance vivante. a) FAITS: L'induction philosophique destinée à établir une définition générale se fonde sur les faits de l'expérience commune dont l'interprétation est en grande partie immédiate. C'est pourquoi nous procéderons par approches successives, pour résumer enfin l'ensemble des faits déjà en partie expliqués, en face du principe définitif d'interprétation, d'où découlera avec évidence la définition proposée.

1) Le vivant est une substance, c'est-à-dire un sujet agissant, capable d'exister en soi et par soi et non dans un autre [§207]. En effet, tout ce qu'on appelle «phénomène vital», par exemple, croissance et floraison des plantes, cris des animaux, activités instinctives, etc., se rencontre régulièrement en des sujets bien déterminés, indépendants les uns des autres et souvent même en lutte. Il n'y a plus de phénomènes diffus, comme les champs électro-magnétique, lumineux ou calorique. En négligeant certains cas moins clairs [°803], on est en présence de blocs matériels formant un tout qui existe évidemment en soi et par soi, comme un chien, un cheval, un cerisier, etc. Aussi, dans le concret, la substance vivante apparaît-elle clairement comme un individu agissant [§340] qui possède par conséquent une unité essentielle par soi [§195]; elle a sa nature propre, une en soi et distincte de toute autre.

2) On appelle vivante, la substance qui se meut soi-même ou spontanément; c'est le critère de bon sens universellement admis. Par exemple, si en entrant dans une salle on aperçoit de loin un perroquet sur un perchoir, si l'on s'approche et qu'il batte des ailes et s'envole, il est vivant, s'il reste immobile et ne bouge que bousculé, il est empaillé [°804]. C'est pourquoi tout ce qui manifeste de la spontanéité participe à la vie: on appelle «eau vive» la source qui jaillit spontanément de terre.

3) Objection. Nous avons cependant reconnu une certaine spontanéité chez les minéraux [§377] qu'on s'accorde à exclure des vivants. De même, il existe des mécanismes qui se meuvent eux-mêmes; par exemple, ceux qu'on appelle précisément «automobiles»; ou une montre, un tracteur, etc.; et pourtant, ils ne sont pas doués de vie. Ne pourrait-on, comme le voulait Descartes [PHDP §333], interpréter les mouvements de l'oiseau qui s'envole comme ceux de l'automobile, par les lois mécaniques? Du point de vue de la science positive, il serait, en effet, difficile de distinguer ces deux cas, car toutes les réactions internes de l'oiseau sont soumises à des lois, comme celles de l'auto, et il n'est pas impossible, en droit, de les découvrir. Les divers membres et fonctions du corps vivant, et les diverses pièces de la machine, unifiés par ces lois, forment ainsi deux «touts», deux unités de composition comparables. Mais du point de vue philosophique, on constate une différence fondamentale entre les deux. L'oiseau possède une unité essentielle (par soi); la machine n'a qu'une unité par accident, une unité d'ordre ou d'art [§195]; car ses diverses pièces sont des substances indépendantes quant à leur nature: caoutchouc, cuivre, acier, essence du moteur, etc.; ce qui se prouve par leurs propriétés chimiques fondamentales; et si elles dépendent mutuellement les unes des autres, c'est par la propriété secondaire d'être douées à tel moment d'un mouvement local harmonisé qui n'altère pas leurs natures. On ne peut en dire autant des membres et des fonctions vitales; comme nous le montrerons mieux plus bas, ils n'ont pas de nature indépendante complète; l'oeil arraché, par exemple, ne voit plus; et ce qui caractérise ces éléments, c'est de coopérer chacun pour sa part, à la perfection propre du vivant qui n'a ainsi qu'une seule nature substantielle.

La solution de l'objection n'est donc qu'une application du principe «Agere sequitur esse»: La spontanéité, pour être vitale, doit être caractéristique d'une nature. Chez les minéraux, ou bien elle n'est qu'apparente, ou bien elle se répand au dehors et peut entraîner la destruction du sujet, comme le radium [§377]. Chez le vivant, elle est constructive et enrichissante; elle constitue la perfection propre d'une nature. «Le vivant, dit saint Thomas, est la substance à laquelle il convient de se mouvoir selon sa nature propre» [°805].

4) Non seulement le mouvement local, mais toute opération peut être vitale , si elle jaillit du sujet et constitue la perfection de sa nature, comme on vient de le dire. À bien considérer les faits, même, les mouvements qui révèlent communément la vie, l'envol d'un oiseau, la fuite d'un chien ou son assaut menaçant, etc., ne sont que des signes d'opérations plus profondes d'ordres qualitatifs, qui constituent les phénomènes vitaux les plus importants. Nous les constatons surtout en nous, et pour définir la vie en général, rien de plus légitime que d'évoquer ces multiples activités vitales qui, même sans nul mouvement visible, bouillonnent en notre physiologie et surtout en notre psychologie.

5) Résumé des faits. Nous constatons donc que partout où se présente incontestablement un vivant, par exemple, un chien, ou nous-mêmes, nous avons un individu indépendant des autres dont l'activité se distingue de celle des minéraux, parce qu'elle est spontanée et enrichissante, ayant dans le vivant, non seulement son principe, mais aussi son terme; en sorte que sa richesse propre (par exemple, celle de notre psychologie) caractérise la perfection de ce vivant.

b) PRINCIPE D'INTERPRÉTATION. Or on appelle opération immanente, celle dont le terme comme le principe est dans l'agent lui-même, en supposant évidemment que cet agent est une substance une par soi.

Donc tout vivant au sens propre est une substance douée d'activité immanente.

§383) 2. - L'âme. L'âme est la forme substantielle du vivant corporel.

Cette définition ne soulève aucune question de doctrine; mais seulement de vocabulaire. Les vivants qui peuplent notre univers étant corporels et constituant un groupe à part, il était légitime de donner un nom spécial à leur forme substantielle. Les anciens, surtout dans l'école aristotélico-thomiste, l'ont appelée «âme», et il n'y a que des avantages à conserver cette appellation, parce que la forme substantielle du vivant est spécifiquement distincte de celle des minéraux.

En effet:

Selon le principe «Agere sequitur esse», toute propriété douée d'un degré de perfection supérieure, a pour raison d'être une substance spécifiquement distincte.

Or l'opération immanente est une propriété qui manifeste un degré de perfection nettement supérieure aux activités transitives des minéraux.

Il y a, en effet, dans toute immanence, si humble soit-elle, un premier degré d'indépendance dans le mode d'agir ou de se réaliser qui ne se rencontre pas encore dans l'action transitive. Il y a une première trace d' autonomie, et donc, un principe d'action plus un et plus riche; et puisque tout être est parfait dans la mesure où il est en acte ou capable d'agir [§197, principes 1 et 2], l'opération immanente a évidemment une perfection plus haute que l'action purement transitive.

Donc l'âme, forme substantielle des vivants, est distincte spécifiquement de toute forme minérale et lui est supérieure en perfection.

C) Corollaires.

§384) 1. - Question de terminologie. Outre l'action transitive et immanente, les anciens distinguaient:

1. Le mouvement naturel: celui dont le principe est dans le sujet même qui se meut (comme une propriété de sa nature).

2. Le mouvement violent: celui dont le principe est hors du sujet qui se meut; par exemple, celui d'une pierre projetée au loin.

La signification de ces termes dépend évidemment de la manière dont on comprend la nature et le sujet agissant. Dans le règne minéral, par exemple, selon l'ancienne théorie des quatre éléments, la chute d'une pierre était un mouvement naturel. Les sciences modernes ayant abandonné le problème des natures, le terme est tombé en désuétude et l'on parle plutôt de «spontanéité».

Le mouvement spontané est en général, celui que produit un agent indépendamment d'une excitation externe; par exemple, quand on veut retenir l'oiseau, il s'envole spontanément. Le spontané s'oppose donc au violent, comme le naturel. Mais dans le domaine strictement scientifique, cette notion n'a plus d'intérêt; car tout antécédent, dès qu'il est complet, produit spontanément le conséquent, puisqu'il y a entre eux un lien nécessaire. Nous définirons donc le spontané du point de vue philosophique, comme propriété d'un agent, sujet substantiel individuel, dont les puissances d'action se mettent en branle par elles-mêmes. Nous en distinguerons deux sens:

a) Le mouvement spontané au sens large est celui qui suppose simplement dans l'agent un principe actif de production qui lui est propre.

b) Le mouvement spontané au sens strict est celui qui suppose dans l'agent un principe actif de production et de direction consciente de l'action.

Au sens large, la spontanéité peut se rencontrer, nous l'avons dit [§377], chez les minéraux et elle s'identifie avec le mouvement naturel des anciens. Ainsi, deux éléments chimiques ayant entre eux une forte affinité se combinent spontanément; ce changement leur est naturel. Tout mouvement vital est d'abord naturel ou spontané; mais il est en plus immanent.

Tout mouvement spontané au sens strict est un mouvement vital et même d'un ordre supérieur aux plantes, car il suppose la conscience qui caractérise la vie psychologique. Celle-ci, comme nous le montrerons, se développe en deux degrés:

1) La vie consciente imparfaite où l'agent dirige son action seulement quant à l'exécution d'un plan qui lui échappe, comme l'instinct des animaux.

2) La vie consciente parfaite où l'agent dirige son action et quant au but poursuivi, et quant aux moyens utiles pour l'atteindre, comme dans l'activité libre de l'homme [°806].

§385) 2. - Vie, perfection pure. Si l'on considère, non pas le degré de perfection spécifique des vivants corporels, qui est évidemment limité, mais uniquement leur perfection de vie, celle-ci apparaît comme une perfection pure [§83], c'est-à-dire une perfection qui, dans sa définition, ne comporte aucune limite [°807]. En effet, l'immanence de l'opération, qui en est le caractère essentiel, ne demande, à l'analyse, qu'un mode d'être un peu plus parfait que celui du minéral. Elle ajoute à la perfection de la substance (affirmant déjà que l'être existe et agit par soi) un premier degré d'autonomie que l'on peut décrire comme une certaine immunité d'influence externe dans son opération. Plus cette immunité sera pleine et entière, plus la vie sera intense, en sorte que l'absence de toute limite et imperfection, comme dans la vie divine, réalise simplement à plein, au degré suprême, la note de sa définition.

Néanmoins cette immunité peut exister réellement sans être totale; elle est compatible avec de nombreuses sujétions et limites dans son mode d'existence et de progrès, comme dans la plante. Mais partout où un être subsistant coopère, pour ainsi dire, si peu que ce soit, à sa propre perfection par son opération, il manifeste un début d'autonomie, il possède un principe d'action immanente et réalise la définition de la vie: «Vita est motio sui».

Ainsi la vie est connue par un concept non pas univoque, mais analogue, d'une analogie de proportionnalité propre [§82], parce que, en gardant sa définition, elle peut se réaliser à des degrés de perfection purement et simplement distincts, comme la vie infinie divine et celle des créatures finies; la vie spirituelle de la pensée et la vie matérielle des plantes. La suite de ce traité permettra, d'élucider ces divers degrés.

2. Nature de la vie végétative.

Thèse 30. 1) Les opérations propres au règne végétal exigent une forme substantielle vivante. 2) Mais l'âme végétative reste une forme substantielle absolument matérielle.

A) Explication.

§386). Comme il ressort de l'induction précédente établissant la définition de la vie, les substances du règne végétal que nous appelons les plantes, devront, pour avoir une forme vivante, réaliser deux conditions:

a) Produire de vraies opérations immanentes dont le terme comme le principe se trouve en elles-mêmes. Pourtant, il n'y a pas à chercher l'immanence au sens strict, qui caractérise le degré supérieur (règne animal); mais si toutes les actions vitales des plantes passent d'une partie dans une autre, elles doivent pourtant rester dans l'agent; d'où une seconde condition à réaliser:

b) Constituer un être subsistant ou sujet d'action un par soi, d'une unité essentielle. Nous devons trouver des «individualités» qui se manifestent clairement par leur comportement; et si ce caractère est douteux, le droit à posséder une forme vivante devient également douteux; car il n'est plus possible d'établir évidemment l'immanence des phénomènes observés.

Au sens strict, la thèse concerne seulement le monde des plantes. Cependant, on constate chez les animaux et même chez l'homme un ensemble de propriétés et de phénomènes identiques à ceux qui caractérisent les plantes, du moins par opposition aux purs phénomènes physicochimiques du règne minéral; c'est l'objet propre de la biologie, science positive unique en ses diverses branches: biologie végétale, animale, humaine. Nous prendrons donc indifféremment nos faits d'expérience chez tous les êtres vivants, en nous en tenant cependant aux manifestations biologiques; et pour certains vivants unicellulaires, surtout les bactéries et les embryons (cellules primitives), qu'ils appartiennent aux animaux ou aux plantes, les phénomènes observés peuvent tous se ramener à l'ordre biologique et sont très significatifs pour notre thèse. Ces faits en général, forment deux grandes classes: ceux d'ordre morphologique ou structurel (anatomie); ceux d'ordre fonctionnel (physiologie).

En établissant le caractère d'immanence des opérations végétatives, nous devons en même temps montrer qu'elles échappent à certaines conditions matérielles auxquelles sont soumises les opérations minérales. C'est, en effet, par une plus ou moins grande dépendance de la matière, puissance pure et principe d'imperfection [§358], que se comprend et est constitué le degré de perfection des opérations et donc, des substances. Mais cette indépendance est très relative; elle laisse subsister en toutes les opérations de la vie végétative sans exception, des conditions matérielles évidentes sur lesquelles se fondent à juste titre les sciences positives pour s'annexer le domaine vital. C'est en mettant en relief ce deuxième aspect que nous démontrerons la seconde partie de la thèse: «L'âme végétale est absolument matérielle, c'est-à-dire incapable de subsister seule». In ne faut donc pas la concevoir comme un principe mystérieux, s'ajoutant aux éléments corporels réunis en organisme, pour en diriger et unifier les opérations. Elle est simplement la perfection substantielle intrinsèque au vivant: cause formelle dont les phénomènes observés sont les effets formels.

Pour nous en tenir à cet aspect des causes formelles, nous remettrons à plus tard l'explication de la finalité de ces opérations, plus visible encore chez les vivants que dans les minéraux. Cette règle de méthode, en nous plaçant dans le prolongement direct des observations de science positive, fera mieux ressortir encore le caractère avant tout physique et nullement psychologique de l'âme végétative.

§387) 1. - Principe vital végétatif. a) FAITS. Première série. D'une façon générale, il suffit d'ouvrir un traité de biologie pour constater un grand nombre de phénomènes caractéristiques des substances vivantes qui n'ont aucun correspondant dans le monde physicochimique; par exemple, ceux de la cellule végétative (aussi bien des animaux et de l'homme que des végétaux) au double point de vue de la forme et des fonctions.

1) Quant à la structure, beaucoup de cellules apparaissent clairement [°808] comme de petites masses matérielles délimitées par une membrane, chacune ayant son organisation propre: un protoplasme gélatineux, et un noyau, également complexe et délimité par une fine membrane; l'un et l'autre étant formé d'un réseau granulé de matière plus condensée, dont les mailles sont remplies de liquide. Cette masse corporelle a une composition chimique à base d'albumine (composé quaternaire Carbone-Hydrogène-Oxygène-Azote) mais de formule très complexe et continuellement instable, à cause des échanges vitaux.

De ce point de vue statique, la cellule, il est vrai, ressemble à une substance minérale appelée «colloïde». Le colloïde en général est un état de la matière intermédiaire entre le solide et le liquide, où des particules plus denses sont en suspension dans un liquide. On distingue le colloïde moléculaire, comme l'ovalbumine, la gélatine, dont l'état est dû à la grosse dimension des molécules et qui suit simplement les lois des minéraux; et le colloïde micellaire, comme le ferrocianure de cuivre ou l'or colloïdal, qui ressemble beaucoup plus au vivant. Il est formé en effet de micelles qui sont de petites masses de matière molle enfermées dans une enveloppe hétérogène, comme la cellule. L'état colloïdal se maintient grâce à une agitation continue, jusqu'au moment où, soit par le repos naturel, soit par un réactif, l'enveloppe des micelles se brise, produisant le phénomène de floculation qui coagule le corps; et ce même phénomène se produit également dans la cellule: celle du sang, par exemple, se coagule sous l'action d'un ferment approprié. La ressemblance est si frappante que l'on pourrait appeler la cellule, un «colloïde vivant».

2) Mais quant au mode d'action, les propriétés de la cellule s'avèrent irréductibles à celles du colloïde et de tout minéral, par leur caractère d'indépendance et de domination. En effet, pour le colloïde non vivant, même micellaire, on peut du dehors faire varier à volonté la composition chimique des micelles, en lui «fournissant» un autre corps (d'ailleurs susceptible de prendre l'état colloïdal); de même, une fois coagulé (comme la cellule morte), il est très facile de rendre à ce corps, par une intervention externe, l'état colloïdal.

Il en est tout autrement de la cellule vivante. Dans ses quatre propriétés fondamentales: excitabilité, émission d'énergie spécifique, et surtout nutrition et multiplication, chaque cellule agit en pleine indépendance du milieu et selon ses lois propres. Par exemple, les phénomènes si caractéristiques de la division cellulaire, soit directe, soit indirecte; avec les multiples manoeuvres des centrosomes et des chromosomes pour constituer deux noyaux avec les éléments du premier, ne dépendent nullement du dehors, mais du caractère de chaque cellule. La nutrition demande il est vrai des aliments assimilables, capables eux aussi de prendre l'état colloïdal propre à la cellule. Mais cette influence externe, loin de s'imposer, est mise totalement en échec; car la cellule secrète des ferments appropriés pour rendre l'aliment «assimilable», c'est-à-dire pour le dissocier et y choisir ce qui convient à sa nature; par exemple, la cellule du bâtonnet de l'oeil prendra l'élément du pourpre rétinien, que refusera à côté d'elle, la cellule du muscle d'accommodation. De cette initiative qui maintient son originalité, découle pour chaque cellule la spécificité de ses deux autres propriétés: soit la manière de réagir aux excitants qui est très différente, par exemple, dans la cellule musculaire qui se contracte, ou dans le neurone afférent qui conduit plus loin l'excitation; soit enfin la production d'énergie, surtout calorique, parfois lumineuse ou mécanique, qui se rencontre en toutes les cellules mais avec des caractères propres à chacune. «Si variées que puissent être, dit A. Lumière, les architectures colloïdales des innombrables tissus de tous les êtres vivants, chacune des cellules qui les forment, jouit de cette propriété fabuleuse, inhérente à l'essence même de la vie, de construire des matériaux rigoureusement identiques à ceux qui constituent sa propre substance: elle puise dans le milieu les éléments qui lui sont nécessaires, disloquant tous autres arrangements pour s'emparer des seuls fragments qui lui sont utiles, et, sans égard aux conditions physiques ou chimiques de ce milieu, elle donne indéfiniment naissance, rigoureusement au cours des siècles, aux mêmes architectures colloïdales» [°809]. Quand le milieu se montre hostile ou réfractaire à ses exigences la cellule meurt; mais alors, il n'est plus possible, du dehors, de lui rendre son état colloïdal propre, comme on le fait pour le colloïde minéral. Expérimentalement, l'aphorisme proclamé en 1858 par R. VIRCHOW, reste vrai comme un fait: «Omnis cellula a cellula», et même: «Omnis nucleus a nucleo» [°810].

§388) - Deuxième série de faits. Souvent le sujet agissant manifeste sans doute possible son individualité par ses opérations végétatives. Cet individu n'est pas toujours la cellule; il faut préciser les faits de la première série en distinguant deux cas:

1) Il existe des vivants unicellulaires, comme les amibes, où la membrane externe de la cellule délimite bien l'individu. Toutes les activités qui se passent à l'intérieur sont solidaires et dépendantes les unes des autres; tout élément actif placé en dehors apparaît comme un étranger contre lequel l'amibe se défend ou qu'elle absorbe pour s'en nourrir, en rejetant la partie ou les déchets inassimilables. Ainsi se produit la respiration cellulaire où l'oxygène est fixé et incorporé; mais avec rejet de gaz carbonique. Lorsque ce vivant augmente de masse par les aliments assimilés, il se divise, à commencer par le noyau; et chacune des deux cellules mène ensuite sa vie individuelle en pleine indépendance.

2) Mais le cas le plus fréquent et le plus instructif est celui des vivants multicellulaires. Les phénomènes qui les caractérisent constituent une évolution ou un cycle déterminé et strictement fermé, depuis une cellule primitive jusqu'à la mort où l'organisme, formé parfois de groupes différenciés de cellules au nombre de plusieurs milliards, se désagrège définitivement et retombe par morceau dans le règne minéral. Ce schéma s'applique aux animaux comme aux plantes et même à l'homme; et l'on peut dire que tout vivant corporel manifeste pleinement son individualité par l'unité évidente de la série des transformations végétatives dont il est le siège et qui permet de remonter à partir de n'importe quelle cellule si différenciée soit-elle, jusqu'à la cellule primitive dont l'organisme est sorti tout entier.

Dans le fait d'expérience dont nous parlons, il ne s'agit pas de l'origine de la cellule primitive [°811]; nous prenons celle-ci au moment où elle commence son évolution indépendante; par exemple, une graine de haricot au moment où, en terre, elle commence à germer; ou un ovule fécondé au moment où commence son développement, un oeuf de poule, sous l'action de la chaleur, un embryon de chien dans l'organe générateur. Dans les trois cas, les phénomènes observés sont étroitement liés en une série où, depuis ce point de départ, sans aucune interruption on suit le même organisme, le même sujet agissant, un en soi, distinct de tout autre. L'embryon d'un chien, par exemple, qui est d'abord une seule cellule, se multiplie par division et forme la petite masse de la «morule», sorte de sphère creuse dont la cavité grandit pour donner la «blastule» d'où naît enfin par le rapprochement des parois, la «gastrule» ou larve. Tous les animaux passent par ces premières phases et pour beaucoup, la larve est capable de chercher elle-même sa nourriture. Pour le chien, elle continue son évolution dans l'organe générateur; et, toujours par le même procédé de division cellulaire que permet l'alimentation, l'embryon se différentie en trois feuillets, d'où naîtra peu à peu tout le corps: l'exoderme donnera l'épiderme et ses dérivés, poils, ongles, dents, le système nerveux et les organes des sens; le mésoderme donnera le derme, le tissu conjonctif sous-cutané, les cartillages et le squelette, le muscle, le sang et ses vaisseaux; l'endoderme enfin donnera le tube digestif et les glandes internes et annexes: foie, pancréas, les organes de la respiration et le coeur. Ainsi, malgré leur extraordinaire complexité, toutes les parties et fonctions de l'adulte sont solidaires par leur origine et le restent par leur mode d'action.

La même unité d'évolution se constate dans la plante; mais l'embryon, contenu par exemple, dans la graine de haricot, est déjà pluricellulaire et organisé, avec une radicule, une tigelle, ses deux cotylédons et la gemmule d'où sortira la plante entière. Il faut remonter à l'ovule contenu dans le pistil de la fleur pour retrouver la cellule primitive [°812] qui, par le même procédé de division, a donné l'embryon; mais celui-ci, en devenant graine, passe à l'état de vie ralentie, qui lui permet de durer de longues années sans mourir. Dans d'autres formes végétales plus simples, comme les champignons, la cellule primitive est un spore doué aussi de vie ralentie. Mais à partir de cette cellule primitive jusqu'à l'âge adulte, l'évolution est pleinement comparable à celle de l'animal; les organes différenciés, principalement les racines, les feuilles, les fleurs, quoique moins variés sont aussi étroitement solidaires; c'est l'ovule devenu gland, par exemple, qui construit lui-même le soutien de bois où s'épanouit le grand chêne, comme la cellule primitive du mammifère construit le squelette convenable. Toutes les influences externes, air, lumière, chaleur, nourriture, etc., sont ainsi dominées et transformées pour permettre une évolution interne où tous les phénomènes sont solidaires: la solidarité se manifeste en particulier par les mécanismes de régulation et de défense qui se déclenchent automatiquement pour maintenir l'équilibre vital.

En application du principe «Agere sequitur esse», nous devons conclure cette 2e série de faits: «La seule raison d'être d'une telle solidarité d'opérations si nettement distinctes de tout autre groupe, même similaire (par exemple, en deux plantes de haricot), c'est l'existence d'une individualité agissante: d'un seul sujet subsistant qui existe en soi et par soi et agit comme il existe».

Troisième série de faits. On constate que toutes les activités internes, depuis celles de la cellule primitive jusqu'à la dissolution de l'organisme par la mort, ont leur principe et leur terme dans le même individu. Il ne s'agit pas des échanges avec l'extérieur, mais seulement des faits d'évolution interne. On peut toujours, il est vrai, distinguer en chaque opération deux parties ayant entre elles le rapport d'agent et de patient; par exemple, dans la division cellulaire, le noyau se scinde en deux masses distinctes, puis en plusieurs chromosomes qui s'influencent mutuellement; de même, dans l'adulte, une cellule nerveuse, par exemple, excitera un muscle, etc. Mais, comme nous l'avons montré, ces parties ne constituent qu'un seul individu agissant; aussi le résultat de ces interactions est-il précisément la perfection de cet individu, constitué par l'harmonieuse évolution de ses parties et de ses fonctions. Bref, toutes ces opérations internes se manifestent comme de véritables actions immanentes.

b) PRINCIPE D'INTERPRÉTATION. La raison d'être d'opérations irréductibles à l'ordre minéral par leurs caractères d'indépendance et d'immanence, est l'existence dans le sujet agissant d'une forme substantielle vivante: une âme. Ainsi le veut le principe «Agere sequitur esse».

Donc tout végétal qui se comporte clairement comme un individu, possède une forme substantielle vivante: une «âme végétative».

D'ailleurs, cette définition de la vie végétative n'est encore que générique, une vue partielle sur la nature de ces êtres vivants corporels; la suite doit préciser ce qui distingue la vie animale et humaine, et, s'il s'agit des plantes, ce qui en constitue les espèces proprement dites.

§389) 2. - Matérialité de l'âme végétative. a) FAITS. L'immanence que nous avons constatée dans les fonctions végétatives n'est qu'un premier degré de domination sur la matière, qui n'empêche nullement, d'autre part, toutes ces propriétés vitales sans exception, de rester encore soumises intrinsèquement à de nombreuses conditions matérielles.

1) D'une façon générale, le végétal est évidemment un corps où se rencontrent les phénomènes essentiels des êtres matériels. Il a son étendue propre avec son lieu et son temps; il est divisible, n'ayant qu'une unité de composition; et chacune des parties, quant à leurs masses de volume et de poids, possède bien l'homogénéité quantitative, comme nous l'avons définie [§260, N° 3]; et s'il jouit (surtout l'animal; mais déjà la plante et l'unicellulaire) d'une organisation qualitative plus riche et plus complexe que celle des minéraux, ceux-ci déjà, selon la théorie moléculaire et atomique, n'en sont pas dépourvus [§374 et §378]; et, d'un côté comme de l'autre, ces qualités s'enracinent dans l'extension comme dans leur sujet immédiat, et en dépendent pour agir. Toutes les fonctions végétatives sont organiques.

2) D'une façon plus précise, on constate que toutes ces fonctions dépendent d'un milieu corporel déterminé sans lequel le vivant végétal disparaît et fait retour au règne minéral; par exemple, privé totalement d'oxygène; le corps vivant meurt d'asphyxie; cette condition de respiration suffit pour la vie ralentie des graines, mais elle est nécessaire. Chaque cellule a aussi besoin d'une nourriture appropriée. Et dans ces échanges avec l'extérieur, la vie végétale se soumet pleinement à toutes les lois physiques et chimiques des minéraux, en particulier, au principe de la conservation de l'énergie; par exemple, «1 gr. d'albumine, lorsqu'il s'oxyde dans l'un de nos tissus en absorbant 1.7 gr. d'oxygène pour former 0.65 gr. d'acide carbonique, 0.414 gr. d'eau et 0.39 gr. d'urée, dégagera toujours, (quelle que soit la cellule où se passe cette combustion, le mécanisme qui lui donne lieu et les réactions intermédiaires) 4.837 calories, c'est-à-dire la quantité de chaleur que produirait cette même quantité d'albumine par sa combustion vive et totale dans le calorimètre, diminuée de la quantité de chaleur qui répondrait à la combustion de 0.39 gr. d'urée formée, urée qui reste le seul résidu encore combustible de ce gramme d'albumine» [°813]. Cette dépendance ne supprime pas la domination que nous avons constatée plus haut, mais elle la limite étroitement et elle la réserve à l'évolution interne des opérations immanentes.

3) Les opérations immanentes elles-mêmes, dans la vie végétative, restent soumises intrinsèquement aux lois de la matière; car elles ne sont jamais immanentes qu'au sens large [§381]; et si l'on considère les deux parties réagissantes, comme deux corps distincts, chacune de leurs actions prise analytiquement, se conforme strictement aux lois connues de la physique et de la chimie. Par exemple, l'énergie par laquelle agit le tissu nerveux, (ce qu'on appelle l'influx nerveux) se comporte exactement comme l'énergie électrique: on connaît sa vitesse de propagation (chez l'homme, 35 à 60 m. à la seconde) et on pourrait calculer son équivalent calorique; quand elle excite un muscle, elle se transforme en énergie mécanique ou mouvement, mais en tenant compte de l'énorme capacité de réaction du muscle qui est vivant, lui aussi. Ce dernier, d'ailleurs, en coopérant puissamment au résultat, se soumet pour sa part aux mêmes lois physiques. De même, à l'intérieur d'une cellule, il y a les actions mutuelles des diverses parties, noyau, plasma avec ses éléments, spécialement dans la cellule végétale, les leucites dont un des rôles est de transformer la cellule en bois; et ces actions se conforment aux lois de la chimie, même s'il s'agit de phénomènes strictement internes, comme la transformation du noyau en chromosomes pour la division cellulaire, et ceux qui amènent les différentiations des tissus. Théoriquement, il ne serait pas impossible de fixer la formule chimique de la cellule ou de ses éléments actifs [°814], en les prenant comme des molécules organiques géantes; mais en notant aussi, avec leur richesse, leur extrême instabilité due aux échanges continuels avec l'extérieur et à l'incessante évolution interne.

b) PRINCIPE D'INTERPRÉTATION. Or la raison d'être d'opérations intrinsèquement dépendantes de conditions quantitatives ne peut être qu'une forme substantielle matérielle, c'est-à-dire incapable d'exister sans la matière; car la manière d'exister suit la façon d'agir: «Agere sequitur esse».

Donc l'âme végétative est encore un principe matériel, simple être incomplet, aussi incapable que la forme substantielle minérale d'agir et d'exister à part; mais jouissant d'un degré supérieur de perfection comme principe vital.

C) Corollaires.

§390) 1. - Synthèse de la vie. Beaucoup de savants modernes, constatant la réussite des méthodes et des lois physicochimiques dans le domaine de la vie, parlent d'une «synthèse de la vie», c'est-à-dire d'une réaction chimique où, à partir de corps composants du règne minéral, (appartenant évidemment à la chimie organique) on obtiendrait comme composé, d'abord un protoplasme, puis la cellule vivante dont on peut théoriquement concevoir la formule chimique. Ils mettent ainsi en relief l'aspect matériel de l'âme végétative.

Mais si l'on considère l'aspect vital également démontré de cette même forme substantielle du vivant, cette synthèse apparaît manifestement impossible; car la substance nouvelle qu'on obtiendrait ainsi jouirait d'une perfection nettement supérieure à toutes les causes efficientes mises en oeuvre pour la produire. Cette supériorité est précisément dans la synthèse qui caractérise l'individu agissant par opération immanente. Ainsi la cellule vivante est à la fois d'une instabilité chimique déconcertante, changeant continuellement sa formule moléculaire; et d'une stabilité vitale étonnante, ployant à ses exigences spécifiques toutes les influences du milieu et s'y maintenant constamment la même; ou, s'il s'agit de l'individu, réalisant coûte que coûte en ce milieu les phases de son développement propre. Vivre, a-t-on dit, c'est lutter et c'est vaincre. Cette indépendance, certes, n'est pas illimitée; le vivant végétal n'impose sa domination à son milieu qu'en lui obéissant; et parfois aussi, il est vaincu et meurt. Mais précisément, c'est entre sa naissance et sa mort que se place cette forme substantielle qui est l'«âme végétative»; et pour retrouver cette même substance, nulle synthèse chimique ne sera efficace: il faudra une autre cellule primitive: «Omne vivens ex vivente» [°815].

§391) 2. - Cas douteux [b32]. On a découvert dans la nature toutes les formes de transition entre le corps non vivant le plus complexe et les vivants les plus simples. Ceux-ci sont représentés par les microbes dont la morphologie est rudimentaire, sans noyau nettement distinct du protoplasme; mais qui assimilent et se multiplient par division. Le microscope électronique a découvert les «virus», compris entre 20 et 225 nanomètres (environ), qui apparaissent seulement comme un point brillant sur fond noir; et on sait l'existence de virus filtrants plus petits encore, comme celui de la mosaïque du tabac, étudié par W. H. Stanley, dont les dimensions se rapprochent de celles des grosses molécules de protéine. «On en est venu à se demander s'il faut les considérer comme des êtres vivants (bactéries dégradées) ou comme une substance nucléoprotéique cristallisable, douée de certains attributs de la vie [°816] qui serait un terme de passage entre le domaine chimique et le domaine biologique» [°817].

On trouve de même, dans les grands organismes, en dehors des cellules et tissus incontestablement vivants, bon nombre de substances sécrétées par les plasmas; les unes, comme les réserves alimentaires, sucre, graisse, albumine, etc., ou les revêtements osseux (le bois des arbres) et les cellules mortes de l'épiderme, appartiennent sans nul doute au milieu externe; tels encore les, ferments, les vitamines et autres réactifs chimiques que l'organisme produit comme nécessaires à sa vie. Mais d'autres, comme les amas de plasma sans noyau ni limites cellulaires, par exemple, le collogène des cartillages, le plasma sanguin, etc., semblent aussi des intermédiaires entre l'ordre minéral et végétal.

Mais ces «cas-frontières» n'enlèvent rien à la valeur de la thèse. Si, en effet, on y découvre vraiment des opérations immanentes, il faudra reconnaître un principe vital en ces corps, si petits soient-ils. Souvent d'ailleurs, ils se rattachent à un individu vivant mieux caractérisé; on a reconnu, par exemple, dans les virus filtrants, une forme transitoire prise par les bactéries plus grosses pour se perpétuer, phénomène semblable aux métamorphoses des insectes. Si, au contraire, la chimie seule parvient a expliquer ces corps, ils ne sont plus vivants. Le doute actuel sur leur nature ne détruit nullement l'évidence d'innombrables cas où la séparation du végétal et du minéral apparaît sûrement.

§392) 3. - Fragilité de l'individualité végétale. L'unité par soi de l'individu vivant est une condition essentielle pour l'immanence de ses opérations; mais dans les formes inférieures de la vie, à côté des cas évidents, d'autres sont moins clairs. Ainsi, pour certaines plantes, il suffit de détacher un rameau comme bouture, et en le fixant en une terre convenable, les racines se régénèrent, et c'est un nouvel individu. Le thalle du champignon s'étire à de grandes distances, et si on le scinde, chaque partie continue à vivre sans changement apparent. On peut se demander si le végétal complet est un seul individu, ou un assemblage d'individus qui s'entr'aident par communication d'alimentation. La même question se pose pour les animaux inférieurs, comme les vers où les parties sectionnées peuvent continuer à vivre, parce que chacune possède les organes essentiels que requiert un individu séparé [°818], celui-ci étant au besoin capable de régénérer les parties secondaires manquantes. L'individu complet ressemble assez a une agglomération d'unicellulaires (par exemple, de levure) qui se multiplient et où les cellules adhèrent encore les unes aux autres. Plus douteux encore est le cas du marcottage, du fraisier par exemple, ou de la vigne, où la branche adhérant toujours au tronc a déjà poussé des racines. On rencontre aussi des exemples de parasites, de greffe ou de symbiose où la même sève nourrit l'ensemble ainsi formé: n'y a-t-il plus qu'un seul individu ou en reste-t-il plusieurs?

Cependant, en tous ces cas, le caractère vivant est indubitable; car la cellule tout au moins, ou la branche, ou, dans le ver, l'anneau muni de son ganglion nerveux se conduisent clairement comme sujets jouissant d'opérations immanentes. Nous dirons que ces parties capables d'exister à part, possèdent dans le tout, au moins virtuellement [§378] l'individualité; ce qui explique la facilité avec laquelle cette individualité apparaît. Ces faits ne sont d'ailleurs qu'une conséquence de la matérialité de l'âme végétative et de la dépendance de ses fonctions à l'égard de la quantité, divisible en parties homogènes.

§393) 4. - Classification des formes substantielles. En avançant dans l'étude des substances corporelles, la notion de forme substantielle se précise de plus en plus en face de la matière première, pur principe d'imperfection. Grâce aux opérations qui en manifestent l'actualité, nous constatons des progrès dans la perfection de ces formes qui se dégagent peu à peu de l'emprise matérielle; et, en ce sens, nous y voyons divers degrés d'immatérialité, bien que, d'un autre côté, demeurent encore des zones de servitudes aux conditions quantitatives, donnant lieu à divers degrés de matérialité. Pour être clair, en parlant de matérialité ou d'immatérialité, nous distinguerons toujours, soit celle des formes, soit celle des opérations.

Dès maintenant nous pouvons fixer les deux termes extrêmes de la classification: les minéraux et les esprits ou formes pures. Chez ces derniers, c'est le triomphe de l'immatérialité que nous appellerons absolue et totale, quant à la forme et quant aux opérations, parce qu'il n'y a plus aucune dépendance quantitative en aucune des opérations. À l'opposé, dans les minéraux, c'est le maximum de la matérialité, que nous appellerons aussi absolue et totale, quant à la forme et quant aux opérations, parce que celles-ci obéissent toutes sans exception, aux lois de la causalité nécessaire et de l'action et réaction qui régissent les actions transitives. Comme nous l'avons montré, ces lois assurent le règne de la mesure et des conditions quantitatives en ce domaine, et nous pouvons ainsi les prendre comme critère de la matérialité. Par définition donc, de même que dans les anges, la matérialité est nulle, dans les minéraux, l'immatérialité est nulle. Mais entre ces deux extrêmes, nous devons établir des nuances précises et importantes dans l'immatérialité, quant à la forme et quant aux opérations des êtres terrestres jouissant, soit de la vie, soit de la connaissance, soit de l'intelligence. Comme il ressort de notre thèse, le végétal possède déjà un premier degré d'immatérialité relative quant à ses opérations immanentes; et donc quant à sa forme qui est une âme, celle-ci restant évidemment, matérielle absolument. Nous reprendrons cette classification pour l'achever en étudiant le degré supérieur de l'âme humaine [§653]. Fixons seulement ici trois définitions:

1. Une forme substantielle doit être dite matérielle en général, lorsqu'elle constitue avec le corps une substance une par soi.

2. Une forme substantielle est matérielle absolument, si elle est incapable de subsister seule, parce que aucune de ses opérations n'est pleinement dégagée de toute condition quantitative.

3. Une forme substantielle sera immatérielle absolument, si elle est capable de subsister seule, parce que une partie au moins de ses opérations est pleinement dégagée de toute condition quantitative. On l'appelle subsistante et spirituelle; mais cette spiritualité peut être compatible avec une matérialité relative, comme nous le montrerons pour l'âme humaine.

Quant aux opérations, il suffit de noter ici qu'elles peuvent être dégagées et indépendantes, soit de toutes les conditions quantitatives et matérielles (immatérialité absolue), soit d'une partie seulement, comme dans l'action immanente des végétaux (immatérialité relative); et qu'une même forme substantielle peut produire à la fois diverses opérations, les unes absolument matérielles, comme celles des minéraux, les autres immatérielles relativement ou même absolument. La forme végétale ne jouit pas encore de ces dernières; mais à côté de ses fonctions immanentes, elle produit aussi des opérations minérales, comme les combinaisons chimiques et autres échanges avec les énergies externes.

§394) 5. - Diverses opinions [b33]. La notion d'âme végétative, défendue par les partisans de l'hylémorphisme, est restée antipathique a la science mécaniste, depuis les vigoureuses négations de Descartes [PHDP §333]. Cependant, les progrès de l'observation au XIXe siècle, amenèrent un revirement chez les biologistes: pour expliquer la remarquable unité des fonctions végétatives, ils reconnurent, en dehors des forces physicochimiques, un principe de finalité et de direction. Pour l'animisme, défendu par l'allemand STAHL, ce principe est l'âme pensante elle-même; pour le vitalisme, enseigné par le médecin français BARTHEZ et l'école de Montpellier, il est une force intermédiaire, plus parfaite que le minéral, moindre que l'âme pensante. Ces deux théories semblent parler d'un but imposé du dehors à la vie végétative; l' organicisme défendu par BROUSSAIS, PINEL, BICHAT, cherche une finalité interne représentée par des propriétés vitales, inhérentes à chaque organe ou fonction et dont la résultante est l'unité du vivant; d'où la définition de Bichat: «La vie est l'ensemble des forces qui résistent à la mort». Le néovitalisme contemporain reconnaît aussi un principe interne de finalité, mais seulement pour suppléer à l'insuffisance des forces physicochimiques à expliquer certains phénomènes vitaux. Ainsi plusieurs biologistes allemands: WEISMAN, REINKE, DRIESCH, et en France, Claude BERNARD demandent la présence d'une idée préconçue fixant le plan morphologique aux forces chimiques, mais celles-ci sont capables, selon eux, d'expliquer toutes les fonctions physiologiques.

Toutes ces théories reconnaissent à leur manière le fait évident de l'immanence vitale sur lequel se base notre thèse; mais elles conçoivent à tort l'âme végétative comme une force du même ordre que les phénomènes étudiés en sciences positives et s'ajoutant à eux du dehors. Elle n'est rien de tel, mais un principe substantiel qui répond au problème des causes profondes: dernière raison d'être intrinsèque des phénomènes observés. Elle n'empêche donc nullement de les soumettre tous sans exception au règne du déterminisme et des lois scientifiques [°819]. La théorie de l'élan vital de Bergson se rapproche beaucoup de ce point de vue; mais elle est incorporée à une philosophie de l'évolution très différente de l'hylémorphisme et d'ailleurs contestable [PHDP §541].

3) Multiplicité spécifique des plantes

These 31. L'unité générique des êtres corporels vivants de la vie végétative comporte de nombreuses distinctions spécifiques, base des classifications naturelles.

A) Explication.

§395). Comme dans le problème correspondant du règne minéral [§366, These 27], nous entendons par espèce, «le degré de perfection substantielle qui constitue l'essence complète d'un vivant corporel». C'est proprement ce qu'on appelle l'espèce infime dans la série des genres et espèces subordonnés qui constituent le prédicament «substance» [§85]. L'étude de ces objets plus précis relève des sciences particulières; mais la philosophie résout la question de principe: «Dans quelle mesure les substances sont-elles spécifiquement distinctes»? Nous avons démontré au paragraphe précédent la distinction spécifique entre minéraux et végétaux. Nous démontrerons plus loin qu'une même distinction spécifique sépare aussi les végétaux des animaux et ceux-ci de l'homme. Pour le moment, nous ne considérons que le degré de perfection végétative, d'abord au palier des plantes, et par analogie, au palier des animaux qui jouissent eux aussi de la vie végétative.

Pour chacun de ces règnes, il existe des sciences positives de classification: la botanique pour les plantes, la zoologie pour les animaux; leurs divisions fondées sur divers critères (en botanique, sur les particularités des fleurs et des feuilles) ne sont pas encore définitives, et il peut arriver que les savants nomment «espèces» ou même «genres» des groupes qui, du point de vue philosophique, ne constituent que des variétés ou des races appartenant à la même espèce, parce que le critère de distinction n'est plus essentiel. Seul peut être critère essentiel, une application évidente du principe «Agere sequitur esse» dans l'un des deux sens déjà signalés [§366]: soit en constatant dans les propriétés un nouveau degré de perfection, soit même dans un degré égal de perfection, en constatant des groupes stables et irréductibles de propriétés. Si un tel critère s'applique, nous pourrons conclure à des espèces philosophiquement distinctes; et celles-ci, évidemment, fourniront une excellente base aux classifications naturelles des sciences particulières.

B) Preuve d'induction.

§396). a) FAITS. 1) Il existe des groupes d'individus vivants que personne n'hésite à placer dans la même espèce; par exemple, tous les pruniers, tous les chênes, ou toutes les abeilles, toutes les hirondelles, etc. Or dans un même règne, végétal ou animal, on constate entre ces groupes ainsi constitués de vraies diversités de degrés de perfection; par exemple, les plantes les plus simples (cryptogames et thallophytes) comme les algues et les champignons, n'ont ni racine, ni tige, ni feuilles, ni fleurs; elles se développent par simple division cellulaire et par spores; au contraire, les phanérogames se créent ces divers organes différenciés avec fonction propre des racines puisant la sève, des feuilles à chlorophylle, assimilant le gaz carbonique, de la fleur avec différenciation de sexes, etc. De même, les animaux supérieurs comme les vertébrés, jouissent des cinq sens et de tissus très différenciés: nerfs, squelette, muscles, etc.; tandis que d'autres plus simples, comme les vers, n'ont que le sens du toucher avec quelques ganglions nerveux; et d'autres, les unicellulaires, comme les microbes, n'ont aucun tissu et n'ont que les fonctions les plus essentielles à la vie. Si la richesse des structures et des fonctions et la variété des formes évolutives est une perfection, les espèces habituellement appelées «supérieures» ont des propriétés incontestablement plus parfaites que les inférieures.

2. Cependant on pourrait remarquer que toutes les fonctions végétatives, même dans un organisme très différencié, restent soumises aux mêmes conditions quantitatives que dans les plus simples: ce sont toujours des actions immanentes au sens large; et, à ce point de vue, leur degré de perfection semble au même niveau. Mais leur évolution propre, dont nous avons déjà constaté l'unité rigoureusement fermée entre la naissance (cellule primitive) et la mort, constitue un groupe de propriétés stable quant à leur série nécessairement déterminée, et irréductible à tout autre groupe: un grain de blé, par exemple, ou un petit pois n'évoluera jamais comme un gland.

b) PRINCIPE D'INTERPRÉTATION. Or l'unique raison suffisante de groupes stables et irréductibles de propriétés, comme aussi, à fortiori, de propriétés douées de perfection différente, c'est l'existence en leur sujet subsistant d'une forme substantielle distincte spécifiquement; car «Telles propriétés, tel être; Agere sequitur esse» [§368].

Donc il existe de nombreux groupes soit de plantes, soit d'animaux, distincts spécifiquement au sens philosophique.

C) Corollaires.

§397) 1. - Descendance commune. On pourrait ajouter, comme signe actuel des groupes spécifiques irréductibles, la descendance commune de tous les individus de ce groupe. Mais ce signe n'est pas absolu, car il y a des croisements possibles (quoique régulièrement stériles), du moins entre espèces voisines; et même en supposant qu'ils ont été autrefois plus fréquents et féconds, la distinction spécifique des groupes actuels resterait démontrée. Le cas serait tout à fait semblable à celui des composés chimiques, distincts spécifiquement de leurs composants.

§398) 2. - Espèces animales. Pour distinguer spécifiquement entre eux les animaux, en plus des caractères morphologiques et physiologiques d'ordre végétatif, il faut aussi considérer les fonctions qui leur sont propres, en particulier les variétés de l'instinct. Ce nouvel aspect renforce considérablement notre preuve, car les instincts constituent aussi des groupes stables et irréductibles de propriétés. Ils sont d'ailleurs en parfaite harmonie avec les structures et fonctions végétatives qui leur servent en quelque sorte de substrat.

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