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Physique (§217 à §236)

Article 3. Les causes.

b19) Bibliographie spéciale (les causes)

§217). La notion de cause, comme celle de substance et d'acte, est, elle aussi très proche de celle d'être; elle peut, comme l'être encore, faire l'objet d'une étude approfondie qui en dégage les propriétés applicables au monde spirituel aussi bien qu'au monde matériel [°525]. Nous devons nous contenter en ce chapitre d'introduction à la philosophie naturelle, de ses aspects les plus immédiats que nous révèle d'abord l'observation attentive du changement.

Déjà nous en avons conclu la composition, dans l'être changeant, de puissance et d'acte; une interprétation plus complète du phénomène nous fournira la notion de cause et ses principales divisions; comparées avec l'être, ces notions nouvelles nous fourniront le principe de causalité, qui concerne avant tout la cause efficiente et se réalise d'une façon spéciale dans la cause instrumentale. Mais l'explication du changement n'est achevée que par la cause finale, base du principe de finalité. Cet article aura donc quatre paragraphes:

1. - Notion et division de la cause.
2. - Le principe de causalité.
3. - La cause instrumentale.
4. - Le principe de finalité.

1. - Notion et division de la cause

Thèse 7. - 1) La notion de cause se forme spontanément dans l'intelligence interprétant le changement à la lumière du principe de raison suffisante. 2) Cette interprétation, pour être complète, en demande quatre applications différentes, aux causes intrinsèques (matérielle et formelle) et aux causes extrinsèques (efficiente et finale); 3) qui sont toutes causes au sens propre, distinctes de la condition.

A) Explication.

§218). La notion de cause est d'un usage continuel dans les sciences, celles-ci se définissant, «connaissance par les causes» [§16]; la démonstration parfaite qui engendre la science proprement dite se définit aussi, «celle qui explique un effet par ses causes propres et directes» [§88]. Mais les sciences, comme l'a montré la méthodologie, sont multiples et diverses; d'où, pour la notion de cause, des acceptions également très variées. Nous nous proposons ici d'en analyser la première origine, afin d'en déterminer les divers sens: la valeur de ces notions ressortira de leur évidence et de leur conformité au bon sens, en attendant d'être scientifiquement établie en critériologie.

La thèse adopte une marche progressive allant d'une notion très générale vers une définition précise, par l'interprétation des faits d'expérience.

B) Preuve de la thèse par parties.

§219) 1. - Notion générale. C'est un fait d'expérience général que les hommes cherchent l'explication de ce qui les entoure. L'enfant, dès que sa raison s'éveille, assaille ses parents de «pourquoi?» et les savants interrogent la nature avec une égale assiduité. Or deux observations s'imposent.

a) «Assueta vilescunt», dit l'adage: ce qui est toujours le même ne demande plus d'explication; on n'en cherche plus le pourquoi, pas plus qu'on ne demande pourquoi le carré a quatre côtés; c'est un mode d'être déterminé qui s'explique suffisamment en soi, par sa permanence.

b) Au contraire, toute nouveauté excite vivement la curiosité; elle pose un problème dont on désire spontanément la solution; et comme tout est nouveau pour l'enfant, on comprend qu'il multiplie ses «pourquoi».

Or on appelle cause communément ce qui répond aux «pourquoi» et ce qui résout les problèmes. D'où cette première formule:

«La cause en général est la raison d'être explicative du nouveau».

À la réflexion cependant, l'idée de nouveauté, c'est-à-dire de changement qui fait apparaître ce qui n'était pas encore, n'est pas absolument indispensable à la notion de cause; si le nouveau demande si impérieusement une explication, c'est qu'il est le cas le plus évident où un être ne s'explique pas par soi, puisque peu avant il n'existait pas; mais il pourrait y avoir d'autres cas semblables, même sans changement.

La causalité affirme donc simplement deux êtres dont l'un explique l'autre: par exemple, le feu et l'eau chaude; l'être expliqué s'appelant effet, l'être explicateur étant la cause.

L'effet est tout objet (ou phénomène au sens le plus large du mot) [§213] qui demande une explication au delà de soi.

La cause en général est la raison d'être de ce qui ne s'explique pas pleinement en soi; et en prenant le terme «explicatif» au sens fort, comme se référant à un autre, on peut dire d'une façon concise:

La cause au sens large est toute raison d'être explicative.

On voit que cette notion est à peine une explicitation de celle de raison d'être, conçue comme principe d'intelligibilité ou d'explication [§183].

Elle est surtout voisine de la raison d'être extrinsèque; mais pour en saisir la nuance exacte, il convient de l'analyser plus complètement.

§220) 2. - Les quatre causes. C'est le changement qu'il s'agit d'expliquer; car, en nous présentant du nouveau, il demande une raison d'être explicative. Considérons, par exemple, un bloc de marbre qui, sous l'action du sculpteur, devient une statue de la Sainte Vierge. Nous avons déjà montré plus haut [§188] que cette transformation serait inintelligible sans deux principes intrinsèques complémentaires: un élément potentiel, ici le bloc capable de recevoir une forme de statue; et un élément actuel, constituant le mode d'être nouveau qui apparaît: ici, la forme sculptée de la Vierge; le premier élément s'appelle la matière de la statue; le deuxième, la forme.

Chacun de ces deux éléments réalise la notion générale de cause, mais chacun à sa façon, et très différemment. La matière rend compte de certaines propriétés générales et communes; du fait, par exemple, que la statue est plus ou moins dure et polie, si elle est en bois ou en marbre. Mais ces propriétés qui sont déjà dans le bloc informe, ne distinguent pas la statue de la table, de la colonne ou de tout autre objet que pourrait également devenir le marbre. La forme au contraire distingue nettement l'effet et le place dans une espèce déterminée: c'est une statue, non une table; et de plus, c'est Notre-Dame de Lourdes, par exemple, et aucune autre.

Ce qui est expliqué et, en ce sens, ce qui est produit par ces deux causes, c'est à la fois le changement, la transformation du marbre et le résultat, la statue, qui est un de ces «composés physiques» [°531] examinés à l'article précédent où la substance et l'accident interviennent comme puissance et acte pour former un véritable tout, un être un, grâce à leur relation et dépendance mutuelle d'êtres incomplets.

Il faut noter ici qu'en un sens, cet effet est constitué en lui-même, dans sa nature même, par sa matière et sa forme qui, en s'unissant directement, (comme il convient aux deux éléments: puissance et acte, qui se répondent), constituent l'être nouveau; aussi parle-t-on de causes intrinsèques dont le rôle, vu de ce biais, surtout celui de la cause formelle, ressemble assez à celui de la raison suffisante intrinsèque.

À un autre point de vue cependant, nous trouvons aussi les conditions de toute vraie cause: deux êtres dont l'un explique l'autre; car l'effet ou ce qui est expliqué, soit par la matière soit par la forme, c'est proprement le composé ou l'être total subsistant [§212] et celui-ci est quelque chose de distinct de chacun de ses éléments pris à part; par exemple, c'est la statue qui a une cause matérielle et aussi une cause formelle, mais elle n'est elle-même ni simplement du marbre, ni simplement une forme sans support; elle en est l'effet, en tenant compte que ces deux causes produisent leur effet par leur réunion même en un seul tout, en sorte que leur causalité est complémentaire.

Partant de cette expérience d'un changement matériel, comme la sculpture ou la taille d'un bloc de marbre, notre esprit étend la même interprétation à toute sorte de changement, même affectant les êtres spirituels, comme la formation des pensées; et en général, à tout composé de puissance et d'acte. De là les définitions des causes matérielle et formelle.

1) La cause matérielle est le sujet potentiel, permanent et déterminable de tout être changeant ou composé.

2) La cause formelle est le principe actuel déterminant et spécifiant la cause matérielle ou ce même être changeant et composé.

Pour se rendre compte de la nature et du mode d'être spécial des choses, et ainsi pour en acquérir une connaissance parfaite et scientifique, la cause formelle est évidemment beaucoup plus importante que la cause matérielle. Aussi précise-t-on diverses acceptions de son effet formel.

On appelle effet formel en général, toute perfection déterminée conférée à un être par une cause formelle.

a) L'effet formel primaire est la perfection spéciale que donne une forme en vertu même de sa définition: par exemple, l'effet formel primaire de l'âme humaine sera de donner à l'homme la rationalité.

b) L'effet formel secondaire est une détermination ultérieure, découlant nécessairement de la forme, de façon à y trouver la mesure de sa perfection; par exemple, la liberté sera un effet formel secondaire de l'âme humaine.

Ce sont les perfections qui réalisent la notion de propriété (ou propre, quatrième prédicable) [§84]; c'est le but même de la science de les découvrir et de les déduire de l'essence définie d'abord par induction [§17 et §92].

Entre la cause formelle et son effet formel primaire, il ne peut évidemment y avoir distinction réelle; mais entre cause formelle et effet formel secondaire, il y a indifféremment distinction réelle ou distinction de raison virtuelle; on conclura en chaque cas à l'une ou à l'autre par l'interprétation évidente des faits [§174].

§221). Mais le changement n'est pas encore pleinement intelligible par ses deux causes, matérielle et formelle. Il est clair, en effet, que le bloc de marbre ne recevrait jamais la forme de statue si elle ne lui était imprimée par un autre qui la possède déjà et la lui communique. C'est là une exigence immédiate du principe de raison suffisante. Au point de vue de sa forme, la statue est vraiment quelque chose de nouveau. Elle existe réellement, comme on le constate; mais elle ne peut avoir en soi-même la raison d'être de son existence, puisque, peu auparavant, elle n'existait pas comme statue; ce qui a dans la chose sa raison d'être intrinsèque, comme les quatre côtés dans le carré, lui convient nécessairement et toujours, et non d'une manière contingente et nouvelle. Donc, si la statue existe, c'est qu'elle a reçu l'existence par un autre; son apparition comme statue ou comme phénomène nouveau exige en dehors d'elle une raison d'être explicative, c'est-à-dire une cause, et de telle sorte que les conditions requises par cette notion se réalisent parfaitement, plus clairement encore que pour la matière et la forme. Il y a deux êtres bien distincts et séparés: la statue d'un côté, le sculpteur de l'autre; et c'est l'action de ce dernier qui explique l'apparition de la première dans le bloc de marbre. C'est ce qu'on appelle la cause efficiente.

Ainsi, la cause efficiente rend d'abord raison de l'arrivée à l'existence d'une nouvelle forme d'être, ou plus exactement d'un nouveau composé physique, puisque c'est lui proprement qui existe; ou encore d'un nouveau «phénomène», en prenant ce mot dans un sens qui semble habituel aux sciences positives modernes, de phénomène au sens large [§213], c'est-à-dire d'une manifestation d'être qui existe comme un fait. D'où une première définition:

La cause efficiente est celle dont un autre être a besoin pour exister.

À ce point de vue, ce qui ressort surtout, c'est le lien nécessaire ou la relation de dépendance qui unit l'effet à la cause, de sorte que jamais l'effet ne sera posé, ou n'arrivera à l'existence si la cause elle-même n'est pas posée pour l'expliquer et le produire: pas de lumière, par exemple, sans source lumineuse; pas de statue sans sculpteur. Ce lien d'ailleurs n'apparaît pas nécessairement réciproque: le sculpteur peut très bien rester en face du bloc de marbre sans que la statue apparaisse, car, selon sa fonction propre, la cause efficiente ou l'agent domine et explique; seul l'effet dépend et est expliqué; l'agent communique une existence; l'effet la reçoit de sa cause; or celui qui domine est indépendant; seul celui qui reçoit a besoin d'un autre.

Il est clair aussi qu'en recevant l'existence, l'être nouveau ou le phénomène reçoit en même temps sa perfection propre, cette «portion d'être» ou forme, qui est précisément ce par quoi la chose est nouvelle; et par conséquent, il faut, pour l'expliquer, une cause efficiente qui possède cette perfection; par exemple, si le phénomène nouveau est un chant ou un aboiement, il faut pour l'expliquer une source sonore et non une source lumineuse; si l'être nouveau est une statue, il faut pour l'expliquer un sculpteur, non un musicien, etc. Cette condition, dans sa généralité est d'une évidence immédiate, selon l'adage: «Personne ne donne ce qu'il n'a pas» («Nemo dat quod non habet»).

Puisque ce qui est nouveau, c'est à la fois l'existence d'une forme, et la perfection de cette forme, il faut que l'une et l'autre ait une raison suffisante extrinsèque: et c'est ce qu'on appelle la cause efficiente. Celle-ci apparaît donc clairement comme bien distincte du simple «antécédent nécessaire» dont parlent les sciences positives modernes. Cet antécédent réalise la première note de la cause, car l'existence de l'effet ou du conséquent dépend nécessairement de lui; c'est pourquoi on peut l'appeler une cause efficiente au sens large; mais il lui manque une deuxième note selon laquelle la cause apparaît comme une véritable raison d'être, capable de rendre compte de son effet, parce qu'elle en possède en acte la perfection et peut donc la lui communiquer. Nous arrivons ainsi au caractère essentiel de la cause efficiente: celui de raison suffisante extrinsèque . La nouveauté est le signe le plus clair qu'une réalité a besoin d'une telle raison d'être; mais il pourrait y en avoir d'autres; et dans ce cas, cet être, même permanent, exigerait encore une cause efficiente; ainsi la lumière du jour ne dépend pas seulement du soleil dans son apparition, mais aussi dans sa durée. D'où la définition:

La cause efficiente d'une façon générale est l'être parfait [°537] dont un autre reçoit sa propre perfection («Ens perfectum a quo aliud suam accipit perfectionem»). Pour se réaliser au sens propre elle exige toujours trois conditions:

a) Deux êtres complets, bien distincts comme cause et effet; par exemple, un sculpteur, une statue.

b) Un lien de dépendance nécessaire qui rapporte l'effet à la cause.

c) Une communication de perfection par laquelle la cause explique son effet.

Notre analyse nous permet aussi de caractériser les deux principales formes de causalité:

1. La cause efficiente du devenir est celle qui explique l'apparition seulement de l'être nouveau ou du phénomène, comme le sculpteur pour la statue; son action cesse quand la forme a été pleinement introduite dans la matière. Elle est, disait Aristote, la source d'où provient le changement; c'est le sculpteur, en effet, qui est à l'origine de la transformation du bloc de marbre par la réception de la forme nouvelle de statue [°538].

2. La cause de l'être est celle qui explique une perfection dépendante dans sa durée même, comme le soleil pour la lumière du jour.

D'où une définition plus complète signalant ces deux formes possibles:

La cause efficiente au sens propre est un être doué de perfection dont l'influence explique l'apparition ou les caractères d'un événement ou d'un être dépendant.

§222). Tout n'est pas encore expliqué dans le changement considéré. Car si dans la statue rien n'est plus sans raison d'être, dans le sculpteur lui-même il y a quelque chose de nouveau qui soulève un «pourquoi». Il ne faisait rien et il commence à agir; d'abord, il avait simplement la capacité, la puissance de sculpter; ensuite, il devient sculpteur en acte. Il y a chez lui, comme dans le bloc de marbre, un passage de la puissance à l'acte qui demande aussi une explication, une raison d'être extrinsèque. Nous devons appliquer le principe démontré plus haut [§197, 7e principe]: Rien ne passe de la puissance à l'acte, si ce n'est par un autre être en acte.

Mais il ne peut être question de faire appel à une autre cause efficiente, car les deux passages à expliquer sont tout différents. La matière, le bloc de marbre, est en puissance passive vis-à-vis de la forme de statue; l'agent, le sculpteur, est en puissance active vis-à-vis de son acte. Le marbre en passant à l'acte, reçoit une perfection vraiment nouvelle que lui communique la cause efficiente; le sculpteur en passant à l'action ne reçoit au contraire, considéré en tant qu'agissant, aucune perfection nouvelle, sinon il serait patient précisément en tant qu'agent. Nous sommes par définition en face d'une action transitive qui ne perfectionne pas l'agent mais un sujet distinct de lui; et il est bien évident que le sculpteur transforme le marbre et non soi-même. Aussi s'agit-il pour l'agent plutôt d'un passage de l'acte premier à l'acte second, tandis que la matière seule passe proprement de la puissance à l'acte.

Néanmoins, ce passage de la puissance active à l'acte second doit aussi être expliqué; car il est bien réel et toute réalité a sa raison d'être. Mais cette raison, au lieu d'être une cause communiquant sa perfection, sera une cause dirigeant l'action, en l'attirant vers un but déterminé de façon à la spécifier, à en expliquer le sens et la portée, comme le terme spécifie un mouvement: c'est ce qu'on appelle une cause finale. Par exemple, ce qui détermine le sculpteur à agir, ce peut être le désir d'exprimer sa reconnaissance à Notre-Dame de Lourdes en sculptant un ex-voto.

L'influence de la cause finale s'observe bien, surtout dans les agents intelligents, comme les artistes, où l'on retrouve aisément les conditions générales de la cause, raison d'être explicative. Il y a deux êtres: l'action de l'agent et le but poursuivi, dont l'un explique l'autre, puisque en supprimant le but, l'action n'a plus lieu, ni la réception de la forme dans la matière; et ainsi la fin apparaît même comme la première des causes, mettant en branle toutes les autres.

Mais sans tomber dans l'anthropomorphisme, on doit reconnaître que tout agent, aussi bien que l'homme, passe aussi de l'acte premier à l'acte second et doit donc, pour que ce passage soit intelligible et possible, recevoir l'influence d'une cause finale. D'où la définition générale:

La cause finale est un bien ou un terme spécifiant l'action de l'agent et en ce sens déterminant l'agent à agir dans une direction précise.

§223) 3. - Définition de la cause. Quel que soit le changement envisagé il faut, pour l'expliquer pleinement, lui assigner les quatre causes à la fois; mais on peut d'abord se contenter de l'une d'entre elles. Souvent aussi, vu la complexité du réel, il faut écarter certaines explications qui ressemblent aux causes sans les réaliser. Pour faciliter cette discrimination, les anciens proposaient une définition plus complète, applicable d'ailleurs aux quatre formes analysées plus haut.

La cause est un principe réel positif dont quelque chose procède avec dépendance dans l'être.

a) Le principe que nous avons défini plus haut [§180] «ce dont quelque chose vient», est le genre auquel se rattache incontestablement la cause.

b) Un principe peut être réel ou logique, avons-nous dit encore. La cause se range parmi les principes réels: «ce dont procède une réalité de la nature»; et non pas simplement «ce dont procède une nouvelle connaissance» (principe logique). Si l'effet est réel, le principe d'où il vient doit évidemment être lui aussi réel. Au sens fort, on demandera même entre les deux une distinction réelle; néanmoins, cela n'est pas absolument requis, comme nous l'avons noté en définissant l'effet formel. L'explication par la cause formelle est certes une des meilleures, lorsqu'elle est possible; et si l'on indique la cause propre, immédiatement explicative de l'objet envisagé, on a le procédé éminemment scientifique de la démonstration [§88]. C'est en ce sens que nous avons distingué en Logique, la cause physique et la cause métaphysique, suivant qu'il y a ou non distinction réelle entre cause et effet: l'une et l'autre sont des principes réels et pas seulement logiques. Notons d'ailleurs que, notre connaissance se moulant sur le réel, tout principe réel, toute cause est en même temps un principe logique; mais la réciproque n'est pas vraie: il y a des principes logiques qui ne sont pas réels.

c) Le principe réel peut se subdiviser en positif et négatif, suivant qu'il désigne, soit une réalité même, soit l'absence ou la privation d'une réalité; par exemple, le phénomène de la combustion d'un morceau de bois humide sera précédé, comme d'un principe d'où il dérive, soit par l'influence d'un foyer, soit par la dessication qui est une simple exclusion d'humidité; le feu est un principe positif; la dessication, un principe négatif. Une vraie cause est toujours un principe positif.

d) Mais le principe positif est lui-même double: ou bien il communique l'existence ou l'être à ce qui en dérive; ou bien il le précède simplement sans dépendance dans l'être; ainsi l'église comme lieu déterminé d'où part une procession en est bien le principe réel positif, mais elle n'en est pas la cause, parce qu'elle ne lui communique pas l'existence et n'influe pas sur son être [°542].

Cette dépendance dans l'être requise pour que le principe soit une cause peut d'ailleurs se réaliser de diverses façons; dans les deux causes les plus importantes, la cause formelle et la cause efficiente, le signe indispensable de sa présence est que la cause possède la perfection de son effet, au moins au même degré, comme cela ressort clairement du rôle propre de ces causes. Il n'en est pas de même pour la cause matérielle qui est un simple principe potentiel; ni pour la cause finale qui met parfois en branle l'agent vers une oeuvre plus parfaite qu'elle-même; mais toujours une certaine dépendance dans l'être se vérifie dans l'effet de ces deux causes; la statue par exemple, n'existerait pas si aucun but ne décidait un sculpteur à la tailler; et elle serait impossible sans une matière convenable; on doit donc dire qu'elle dépend dans son être ou son existence de la cause matérielle et de la cause finale, comme des deux autres causes.

e) On peut ajouter une dernière précision. Un tel principe positif qui communique l'être peut à la rigueur se comprendre sans dépendance réelle ni infériorité du côté de ce qui en dérive; car, comme nous l'avons dit [§192], la notion d'être relatif n'implique de soi aucune imperfection, mais une simple priorité logique ou référence à un autre et elle est compatible avec l'actualité pure comme avec la puissance. La notion de cause au sens propre et strict exige cette dépendance dans l'être et cette imperfection du côté de l'effet; par exemple, l'infériorité du fils dépendant de son père; et corrélativement dans la cause, l'indépendance et la domination. A ce point de vue, la cause formelle par rapport à son effet formel primaire, ou encore par rapport aux autres effets formels lorsqu'il n'y a pas de distinction réelle (ce qu'on peut appeler la cause métaphysique), n'est plus qu'une cause au sens large.

Et même en supposant une distinction réelle entre ce qui procède et son principe, il ne serait pas absurde de concevoir un principe qui ne serait pas cause. La théologie catholique en fait l'application au mystère de la Très Sainte Trinité où une Personne divine est principe réel positif communiquant l'être à une autre Personne, le Père engendrant le Fils, par exemple, sans qu'il y ait aucune dépendance ni infériorité en cette dernière; et donc, sans relation de cause à effet. Mais cette application relève de la Révélation qui dépasse toute évidence rationnelle. Dans le domaine de la nature et de la philosophie, chaque fois qu'il y a distinction réelle entre deux êtres dont l'un communique l'être à l'autre, il y a nécessairement dépendance et infériorité en celui qui procède: c'est proprement un effet, expliqué par une cause au sens strict du mot.

On peut résumer cet exposé dans le schéma suivant:

Fig. 10

§224). On appellera en général une condition, tout principe réel dont un autre découle, même sans dépendance dans l'être ou sans communication de perfection; ainsi la dessication du bois est une condition pour qu'il s'enflamme; un lieu de ralliement ou de départ est aussi une condition pour qu'une procession s'organise. La condition peut donc être indifféremment un principe négatif ou positif. On en distingue deux espèces principales:

a) La condition ordinaire: celle qui n'est pas liée nécessairement avec l'apparition du conséquent. On l'appelle aussi occasion, surtout pour les causes libres, avec cette nuance qu'elle favorise l'apparition du conséquent, qu'elle le facilite ou sollicite l'agent à le produire; par exemple, la guerre est une occasion d'accomplir des actes héroïques ou de commettre certains crimes; elle en est l'origine sans en être proprement la cause; on peut dire qu'elle en est la condition, mais d'ailleurs sans lien nécessaire avec ces effets soit bons; soit mauvais: elle en est simplement l'occasion.

b) La condition nécessaire ou «sine qua non» est celle qui est liée avec l'apparition du conséquent de telle sorte que l'un n'existe jamais sans l'autre. C'est ce qu'on appelle en sciences positives, «antécédent nécessaire» [§114]. Mais on peut concevoir ce dernier de deux façons:

1. La condition nécessaire unilatéralement, du côté du conséquent seulement, dont la présence exige toujours celle de la condition; mais non pas du côté de la condition qui peut exister sans entraîner le conséquent; ainsi, sans dessication, pas de flamme dans le bois; mais posé cette condition nécessaire, le bois ne s'enflamme pas par le fait même.

2. La condition nécessaire réciproque, du côté de l'antécédent comme du conséquent. C'est une condition telle que sa position entraîne nécessairement l'apparition du conséquent, de même que l'existence du conséquent la suppose nécessairement; par exemple, posé le lever du soleil, on a nécessairement la lumière du jour, qui suppose évidemment le lever du soleil. Ce lien nécessaire et réciproque est la définition même du déterminisme de la nature, base des sciences positives [§114, §256 et §344].

Comme nous l'avons montré [§220]; toute cause est une condition nécessaire, mais, de soi, unilatéralement seulement. Au contraire, toute condition nécessaire, même réciproque, n'est pas toujours une cause au sens propre; car elle peut se réaliser sans dépendance dans l'être ou sans communication de perfection; et dans ce cas, il lui manque une note essentielle de la vraie cause. On l'appellera donc cause au sens large.

C) Corollaires.

§225) 1. - La cause exemplaire [°547]. La cause exemplaire prise en son sens propre et restreint [°548], est une forme spéciale de la cause efficiente, lorsqu'il s'agit d'un être agissant par l'intelligence et la volonté, comme Dieu ou un artiste. On peut la définir: la perfection déterminée ou forme spécifique d'un effet en tant que précontenue dans l'idée et l'intention d'un agent intellectuel comme principe directeur de son oeuvre.

Comme nous l'avons dit, en effet, la cause efficiente doit posséder la perfection de son effet, puisqu'elle le lui communique; mais l'agent par l'intelligence possède cette perfection comme il convient à sa nature, sous la forme d'une idée qui exprime d'une façon déterminée et spécifique la perfection qu'il va communiquer à son effet: Ainsi le sculpteur porte en lui toute la beauté de la Vierge dont il veut faire la statue. Considérée comme faisant corps avec l'agent, cette perfection idéale n'est, on le voit, rien d'autre que la cause efficiente elle-même, mais dans le cas particulier où elle est une intelligence.

On pourrait aussi considérer cette perfection idéale comme un but que l'agent, le sculpteur par exemple, se propose de réaliser en en communiquant la perfection à une matière; à ce point de vue, la cause exemplaire se ramènerait à la cause finale, comme mettant en branle la volonté de l'agent en spécifiant son intention.

On peut enfin considérer le rapport qui relie directement l'effet, la statue par exemple, à l'idéal; et l'on voit qu'elle participe à sa perfection en l'imitant et la reproduisant, et cette «imitabilité» constitue d'une façon précise l'action ou la causalité propre de la cause exemplaire. Ces divers aspects d'ailleurs sont complémentaires et ne s'excluent nullement.

§226) 2. - Valeur analogique de la notion de cause. Les quatre formes que nous avons analysées ne divisent pas la cause comme un genre en ses espèces, mais comme les applications analogiques d'une même notion; car la manière dont chacune réalise cette notion générale est trop diverse en degré de perfection pour être compatible avec l'univocité: Ainsi la cause matérielle n'a qu'un rôle potentiel; pour elle, «produire» l'effet, c'est seulement en être le sujet passif. Les deux causes formelle et efficiente, au contraire, ont un rôle actif et produisent l'effet en lui communiquant sa perfection; mais, de nouveau, chacune d'une façon très différente: la cause formelle, en constituant l'effet, de sorte qu'elle en fait partie intégrante, par identité; la cause efficiente, en se distinguant réellement de l'effet, de sorte qu'elle le domine et le tient sous sa dépendance réelle. Enfin la cause finale se prend aussi du côté de l'acte et s'oppose ainsi à la matière; mais elle ne communique plus aucune nouvelle perfection en agissant; pour elle, produire l'effet, c'est seulement spécifier ou diriger l'action de l'agent.

On trouve cependant les conditions d'une analogie de proportionalité propre; car on retrouve en chacune des quatre formes tous les éléments de la définition générale. Il y a toujours un principe réel positif, dans la matière, la forme, l'agent ou le bien qui est sa fin; et l'effet, qui est toujours d'une certaine façon distinct, dépend vraiment de toutes ces causes pour être ou exister. Mais c'est précisément cette dépendance dans l'être ou cette raison d'être explicative qui, à la manière de l'être lui-même, ne désigne pas une nature absolue, mais quelque chose de relatif, une simple proportion variable suivant les cas; ou plus exactement, une proportion identique à soi-même (c'est toujours une dépendance d'être), mais variable quant aux termes comparés: le rôle que la forme joue en constituant la statue est semblable à celui que joue le sculpteur en la taillant, et ainsi des autres.

§227) 3. - L'intelligence et la cause. De cette parenté entre l'idée de cause et celle de l'être, il suit que ni l'une ni l'autre n'est accessible aux sens, parce qu'elles relèvent de l'objet formel de notre intelligence. L'expérience purement sensible constatera seulement des phénomènes nouveaux, et aussi leur succession; elle ne saisira jamais le lien causal qui les relie éventuellement.

Cependant, comme pour la substance, il faut se garder de croire que la causalité désigne une relation mystérieuse et cachée à l'intérieur des phénomènes successifs qui seraient seuls clairement accessibles à notre connaissance. La cause est, elle aussi, un sensible par accident, dans le même sens que la substance [§215]. Car, tandis que par nos sens nous constatons deux phénomènes successifs ou deux réalités concrètes à proximité, par exemple, l'action d'un foyer et la caléfaction de l'eau placée sur le foyer, nous voyons aussi en même temps par notre intelligence et dans le même objet matériel (dans cette eau et ce foyer) mais à un autre point de vue, quelque chose de très facile à comprendre et qui ne demande pas de raisonnement pour être admis comme évident: à savoir, que cet être nouveau (l'eau chaude) ne s'explique pas par lui-même, puisqu'il est nouveau; qu'il a donc une raison d'être explicative hors de lui, une cause; et que cette cause est évidemment le foyer qui lui communique sa chaleur. L'explication exhaustive du phénomène demande certes des recherches et des réflexions plus approfondie et pose plus d'un problème délicat; mais avant de pousser plus loin l'analyse, cette première vue évidente d'un fait de causalité en général s'impose d'elle-même et il faut d'abord l'accepter, comme il faut d'abord constater qu'il y a quelque chose, avant de poser raisonnablement n'importe quel problème scientifique.

Nous conclurons donc de nos analyses que la notion de cause, au même titre que celle d'être, exprime en sa généralité, une réalité aisément constatable à travers l'expérience quotidienne [°550]. Elle est un sensible par accident; et c'est précisément le but de tout l'effort scientifique, d'en détailler les applications précises.

§228) 4. - Cause, perfection pure. En se définissant par l'être même comme «raison d'être explicative», la cause exprime de soi une perfection pure. Non point pourtant dans toutes ses acceptions; car la cause matérielle comporte par essence une puissance passive, et donc, une imperfection et une limite. Les trois autres causes au contraire n'exigent pour se réaliser que de l'acte; rien n'empêche par conséquent de les trouver réalisées à l'infini, dans l'acte pur.

§229) 5. - Opinions diverses. La notion de cause en général a été soumise à une critique sévère par les modernes, surtout depuis Hume [PHDP §384] et Kant [PHDP §401]. Les anciens au contraire, depuis Aristote, auteur de la théorie des quatre causes [PHDP §75], en admettaient unanimement la valeur, à part l'école sceptique. Mais un des points essentiels de la révolution cartésienne fut d'exclure les causes finales de la science et même de sa philosophie [PHDP §333], en inaugurant la théorie mécaniste qui est la philosophie implicitement admise par beaucoup de savants modernes et explicitement prônée par l'école positiviste [PHDP §461 et §473]. À ce point de vue, l'examen du problème ici amorcé sera repris au chapitre suivant.

2. - Le principe de causalité

Thèse 8. - 1) Le principe de causalité concerne proprement la cause efficiente qui est la cause par excellence. 2) En ce sens, il ne s'applique qu'aux êtres changeants et imparfaits: 3) son évidence qui est immédiate, est celle même du principe de raison suffisante.

A) Explication.

§230). Le principe de causalité se formule ainsi:

Tout ce qui commence a une cause; ou «Tout être changeant, tout phénomène a une cause»; ou encore «Tout ce qui se meut, se meut par un autre»; ou bien, d'une façon plus générale, «Tout être imparfait a une cause» -- «Tout être changeant, multiple ou limité a une cause».

De même, en effet, qu'en comparant l'être avec ses propriétés transcendantales on obtient les premiers principes, de même en comparant les phénomènes ou les réalités de la nature avec la notion de cause, on obtient le principe de causalité, pris dans le même sens de «principe logique» évident de soi [§180].

Dans les formules citées, on ne précise pas de quelle cause il s'agit. Nous disons qu'il faut les comprendre de la cause efficiente, parce qu'elle est la cause par excellence.

Ce qui caractérise la cause efficiente, c'est, d'une part, la distinction réelle de deux subsistants complets, appelés deux «phénomènes» en sciences modernes, qui sont l'antécédent et le conséquent; et, d'autre part, une communication de perfection de la cause dans l'effet.

Cette communication doit être bien comprise. Elle suggère l'image d'un changement de lieu, comme le vin de la bouteille est «communiqué» au verre où on le verse; ainsi la chaleur du foyer est «communiquée» à l'eau qu'elle chauffe; elle passe simplement, dirait-on, de l'un à l'autre et le feu perd le nombre de calories acquises par l'eau. Dans la vraie notion de cause efficiente, il s'agit de toute autre chose. D'abord, il y a des exemples de cause efficiente qui échappent à ce schéma. Quand le professeur enseigne, il communique sa science à ses élèves sans en rien perdre; quand le sculpteur crée la statue, il ne perd pas la beauté idéale qu'il communique au marbre. De plus, le passage imaginé, s'avère impossible; ainsi la chaleur bien comprise n'est qu'un accident, un mode d'être qui n'existe pas en soi; il deviendrait subsistant en se détachant du foyer pour se transporter dans l'eau; il ne serait plus ce qu'il est. «Accidens non migrat de subjecto in subjectum». disaient très justement les anciens.

La «communication de perfection» n'est donc pas un phénomène de translation, mais d'influence causale. La forme nouvelle de chaleur ou de statue est reçue dans une matière sous l'influence de l'agent qui la possède en acte; car «rien ne passe de la puissance à l'acte, si ce n'est par un autre être en acte» [§197, 7e principe], ce qui est la formule technique du principe de causalité. De là une autre image employée par les anciens: la forme, disaient-ils, est tirée par l'agent de la puissance de la matière; image, d'ailleurs, tout aussi défectueuse que celle de «communication», si on la comprenait comme simple découverte ou extraction d'une forme préexistante, mais cachée dans la matière.

L'idée intellectuelle explicative est ici, celle d'intelligibilité par soi ou par un autre, et donc celle de relation transcendantale [§192 et §193]. La cause efficiente comme telle se comprend par soi; elle est un absolu; le foyer comme tel est ce qui possède en soi la chaleur; si lui-même la reçoit d'un autre, il devient patient et, à ce point de vue, effet et non plus cause. Tout ce qui reçoit une perfection nouvelle se comprend par un autre; car, à ce point de vue, comme nous l'avons dit [§221], il a sa raison d'être dans un autre. C'est pourquoi tout changement et toute perfection reçue par lui sont une relation transcendantale à une source qui est leur cause efficiente; le signe en est qu'ils n'existeraient pas sans cette dépendance essentielle. L'influence causale n'est rien d'autre que cette relation même: relation de domination dans la cause efficiente, relation de dépendance dans l'effet. Au sens abstrait, la causalité est ce par quoi un agent tient sous sa dépendance l'apparition ou l'être d'un effet.

De plus, cette relation, de soi, n'est pas mutuelle et n'est réelle que du côté de l'effet. Car, à bien examiner l'agent comme tel, il ne reçoit rien et il ne perd rien non plus en agissant, puisque, dans un cas comme dans l'autre, il deviendrait patient, il serait le théâtre d'un vrai changement, et par là, il aurait besoin d'être expliqué, au lieu d'être, comme l'exige sa définition, un principe explicateur. Toute la réalité du changement et donc, de la relation, est du côté de l'effet, dans la statue, non dans le sculpteur. Bref:

La cause efficiente est de soi acte, et par conséquent absolue.

L'effet est de soi puissance ou mélangé de puissance, et par conséquent, relation transcendantale de dépendance à la cause. Il ne faut donc pas confondre le principe de causalité dont nous parlons ici avec le principe du déterminisme justifié plus loin [§256 et §344] qui, lui, est réciproque.

§231). De ces explications découlent quelques divisions de la cause efficiente.

a) Selon le mode d'action:

1. La cause morale est celle qui meut l'agent à agir par mode de cause finale.

2. La cause physique est celle qui influe sur l'effet par mode de cause efficiente. Il s'agit exclusivement de cette dernière en ce paragraphe.

b) Au point de vue de sa nature, la cause efficiente peut être parfaite ou imparfaite:

1. La cause parfaite est celle qui a en soi-même la raison d'être de la perfection qu'elle communique à son effet.

2. La cause imparfaite est celle qui n'a pas essentiellement cette perfection, mais dépendamment d'un autre. Ainsi le corps dont la nature serait d'être lumineux [°561] serait cause parfaite du jour ou de la lumière; la lampe qui devient incandescente sous l'action de l'électricité n'est qu'une cause imparfaite de la lumière. L'étude des causes efficientes parfaites est le domaine propre de la Métaphysique [§953, sq] et l'on peut se demander s'il en existe des exemples incontestables dans la nature.

Quand l'effet formel se distingue réellement de sa cause formelle [§220] celle-ci ressemble beaucoup à une cause efficiente parfaite. La différence est que la cause efficiente et son effet constituent deux êtres subsistants complets.

c) Au point de vue du lien avec son effet, la cause efficiente peut être cause par accident ou par soi; et cette dernière peut être directe ou indirecte.

1. La cause par soi est celle qui possède vraiment la perfection dont elle est la raison d'être explicative dans son effet.

2. La cause par accident est celle qui, sans posséder proprement cette perfection, lui est suffisamment unie pour qu'on puisse lui attribuer l'effet. Par exemple, le musicien est cause par soi du chant; s'il est en même temps peintre, le musicien sera cause par accident de la peinture. Dans cet exemple, la connexion est du côté de la cause; on la trouve aussi du côté de l'effet; par exemple, le terrassier est cause par soi de l'excavation; il sera cause par accident de la découverte d'un trésor, si celui-ci se rencontre par hasard dans le trou creusé. La cause par accident n'est une cause efficiente qu'au sens large, par analogie d'attribution; la condition nécessaire [§224] en réalise très bien la définition.

3. La cause directe («causa proxima») est celle qui produit immédiatement un effet.

4. La cause indirecte («causa remota») ou éloignée est celle qui, par l'intermédiaire d'un premier effet, en produit un autre. Par exemple, la flamme de l'allumette est cause directe du feu du cigare; elle sera cause indirecte (ou éloignée) de l'incendie de la ferme, si le cigare incandescent jeté imprudemment dans le foin détermine le sinistre. Il faut donc, pour qu'il y ait cause éloignée, que l'effet soit produit par l'intermédiaire d'un ou de plusieurs êtres subsistants indépendants.

d) Au point de vue de l'extension, la cause efficiente peut être totale ou partielle.

1. La cause totale est celle dont l'effet, même divisible, dépend en toutes ses parties.

2. La cause partielle est celle dont un effet divisible dépend quant à une partie seulement, en sorte que sa totalité est produite par plusieurs causes coordonnées. Par exemple, si le transport d'une charge de 4000 kg exige quatre chevaux, chacun sera cause partielle pour 1000 kg; un seul moteur assez fort sera cause totale du même transport. Si l'effet n'est pas divisible, il ne peut évidemment avoir qu'une cause efficiente totale.

Au point de vue de l'efficacité, nous avons déjà distingué la cause de l'être et celle du devenir [§221]. Au point de vue de leur subordination nous distinguerons au paragraphe suivant, la cause principale et la cause instrumentale; et la Théodicée parlera des rapports entre cause première et cause seconde.

B) Preuve de la thèse.

§232) 1. - Le principe de causalité. Pour que le principe de causalité soit un jugement spécial, il doit, d'abord, se distinguer du principe de finalité qui est toujours mis à part; et ensuite, affirmer plus que l'identité de l'être avec lui-même.

Or, ces conditions supposent qu'il s'agit de la cause efficiente, puisqu'on élimine la cause finale et que le rapport entre l'effet et ses causes intrinsèques est un rapport d'identité.

«Tout ce qui commence a une cause», signifie donc: «Tout changement requiert un agent ou une cause efficiente distincte qui en est la source explicative».

§233) 2. - Son extension. Le sujet de ce jugement n'est plus, comme dans les premiers principes, l'être comme tel; celui-ci est plutôt un absolu qui est intelligible sans faire appel à un autre. Cette dépendance essentielle ou relation transcendantale par laquelle un être a besoin d'une cause efficiente suppose en lui de la puissance et de l'imperfection.

Le principe de causalité n'a donc plus l'extension universelle de l'être; il s'applique seulement à une catégorie d'êtres: à ceux qui sont imparfaits ou mélangés de puissance. Et comme le changement est le signe le plus clair de cette imperfection, nous avons les deux formules également valables:

Tout ce qui commence a une cause.
Tout être imparfait a une cause.

§234) 3. - Son évidence. Ces formules, à la lumière des explications précédentes, sont d'une évidence immédiate. La première surtout est contraignante, car la raison suffisante de ce qui commence d'être ne peut certes pas se trouver intrinsèquement dans cet être nouveau lui-même; elle est donc dans un autre qui est sa source productrice et explicative: sa cause efficiente.

La seconde formule, plus métaphysique, n'est pas moins évidente, puisque, affirmer que l'être imparfait n'a pas de cause, ce serait dire qu'il est pleinement intelligible par soi, donc pleinement absolu ou acte, c'est-à-dire qu'il ne serait pas imparfait. Mais l'examen plus approfondi en sera repris comme introduction à la Théodicée [§953, sq].

On voit que l'évidence de ce principe est celle même du principe de raison suffisante, dans sa deuxième partie (raison suffisante extrinsèque) [§184]. Mais tout être sans exception a sa raison suffisante ou sa raison d'être; tandis que seul, l'être changeant ou imparfait a une cause. La causalité est une application de la raison d'être à une catégorie spéciale d'êtres; elle est ainsi la base de toutes les sciences ayant pour objet l'univers fini.

C) Corollaires.

§235) 1. «Causa sui». En prenant «cause» dans le sens de cause efficiente, rien ne peut être cause de soi-même, car il y a par définition une distinction réelle entre l'effet et la cause. De plus, la cause efficiente a une priorité au moins de nature sur son effet, car elle en est le principe réel; il faudrait donc qu'une chose soit avant d'être pour être cause de soi.

Pourtant, en prenant «cause» au sens de cause formelle, on pourrait comprendre qu'un être est cause de soi ou de son existence. C'est ainsi, semble-t-il, que certains auteurs, comme Descartes, caractérisent l'Être nécessaire comme «causa sui», parce qu'il existe par essence. Mais il vaut mieux éviter cette expression impropre et dire que l'Être nécessaire est l'Être incausé, parce qu'il a en soi la raison d'être de son existence.

§236) 2. - Être et causalité.

Si l'être comme tel n'est pas nécessairement effet, (ou ne requiert pas une cause), on pourrait dire en un sens qu'il est toujours une cause efficiente, mais à condition de distinguer deux étapes de causalité:

a) La cause en acte premier est l'être considéré comme capable de produire un effet; par exemple, le sculpteur prenant son repas; c'est l'agent en puissance (active) à agir.

b) La cause en acte second [°568] est l'être comme exerçant actuellement son action, par exemple, le sculpteur au moment où le marbre sous son influence devient statue.

Tout être comme tel est cause efficiente en acte premier, car il possède une certaine portion d'être ou de perfection qu'il est capable évidemment de communiquer; étant, comme acte, absolu ou intelligible par soi, il a donc ce qui est requis pour devenir principe d'explication à l'égard d'un autre ou pour être cause efficiente. C'est ce qu'exprime aussi la formule: «Tout être agit dans la mesure où il est en acte» [§197, 2e principe] et comme l'acte ou la perfection est le fondement de la bonté [§176] les platoniciens expriment la même vérité par leur principe: «Bonum est diffusivum sui» - «Le bien se répand spontanément». Ce principe est incontestable au sens de cause efficiente en acte premier; mais non pas comme le voulait Plotin [PHDP §124] au sens de cause en acte second, parce que le lien entre cause et effet n'est nécessaire que du côté de l'effet, et non du côté de la cause efficiente.

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