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Éthique (§1377 à §1383)

2. - La colonisation. [°1855]

Thèse 31. 1) La colonisation au sens propre fonde sa légitimité sur le droit et le devoir des peuples jouissant de culture supérieure, de travailler au progrès de la civilisation dans tous les ordres, économique, culturel et religieux; 2) c'est pourquoi, en tenant compte des devoirs mutuels d'entraide, la subordination doit évoluer vers la coopération libre.

A) Explication.

§1377). La colonisation est un phénomène sociologique qui a dans l'histoire des manifestations multiples et variées. On peut le définir en général: «l'installation en dehors des frontières d'un État, d'un groupe de citoyens pour y continuer leur vie sociale en gardant leur union avec le gouvernement de la mère-patrie». - Les anciennes colonies comme celles de la Grèce, où les émigrants fondaient une cité indépendante, ne réalisent donc pas la «colonisation» dont nous parions ici: elles constituent la naissance d'États nouveaux.

Mais on peut encore concevoir deux formes où se réalisent bien la définition, mais dans des conditions diverses:

a) La colonisation au sens large est celle où le groupe d'émigrants s'installe en un pays neuf encore dépourvu d'habitants, ou dont les habitants vivent à l'état anarchique, sans organisation politique proprement dite. Dans ce cas, la colonisation est pleinement légitime par le droit du premier occupant: «occupatio rei nullius». Le nouveau groupe, s'il est socialement viable, jouissant du seuil de peuplement [§1325], pourrait se constituer en société parfaite distincte, mais il lui est loisible de rester uni à son pays d'origine, comme les colonies au sens moderne, si les circonstances le permettent.

b) La colonisation au sens propre est celle où le groupe d'émigrants trouve dans la contrée où il aborde une population organisée politiquement, mais de civilisation notoirement inférieure à la leur: ce qu'on appelle des «peuples sauvages» ou simplement «arriérés» [Voir de nouveau °1824]. La colonisation comporte alors, avec l'occupation du pays, la domination politique sur les indigènes, exercée par la mère-patrie; elle pose ainsi un problème de morale internationale: c'est d'elle qu'il s'agit en cette thèse.

L'expansion coloniale ainsi comprise a d'incontestables affinités avec la conquête impérialiste; mais il importe de les distinguer pour apprécier leur valeur morale. «Dans sa généralité, dit Y. de la Brière, le mot impérialisme signifie la domination d'un peuple sur d'autres peuples. Avec la domination elle-même, ce terme désigne les systèmes et doctrines politiques qui tendent à la promouvoir et à l'organiser» [°1842]. Il y en a trois formes principales:

a) l'impérialisme purement politique, comme celui des anciens empires d'Assyrie, d'Alexandrie, de Rome; il traduit simplement l'ambition d'un chef d'État, cherchant la gloire par l'extension de son pouvoir;

b) l'impérialisme culturel, intellectuel ou religieux, qui a pour but, en dominant les peuples, de leur communiquer une doctrine, comme Napoléon celle de la Révolution, ou même une religion, comme l'Islam;

c) l'impérialisme économique, le plus fréquent de nos jours, dont la domination se manifeste par des moyens économiques et politiques, mais dans un but avant tout économique, comme dans l'empire anglais, américain, etc.

Quelle que soit sa forme, l'impérialisme ne distingue pas entre peuples retardataires ou évolués: il s'adresse, selon les circonstances, aux uns et aux autres, cherchant à les dominer par toutes les formes possibles d'intervention: diplomatique, financière, commerciale, militaire, etc. La valeur morale de ces interventions ressort des principes établis à propos de la guerre, instrument très fréquent de l'impérialisme, et chaque fois qu'il s'agit de peuples sensiblement égaux en civilisation, il peut sans doute y avoir de justes conquêtes, mais les faits respectent rarement les droits.

L'impérialisme rejoint la colonisation lorsqu'il s'agit de dominer des peuples de civilisation notoirement inférieure. Nous avons défini la civilisation: le degré spécial de perfection conquis par l'homme grâce à l'entraide sociale. Elle constitue le but même de la vie; dans la mesure où il est réalisable sur cette terre, et comprend cinq ordres de valeurs harmonieusement hiérarchisés: l'ordre économique, l'ordre moral, l'ordre scientifique et artistique, l'ordre politique, et enfin l'ordre religieux qui donne à tous ces biens leur caractère humain en les orientant vers la gloire de Dieu [§1072].

En un sens, tout groupe d'hommes constitué en une société parfaite possède une certaine civilisation, le but même de l'association étant de réaliser cette perfection humaine par l'entraide sociale. Mais il y a des différences évidentes entre les résultats obtenus, et ces différences peuvent être de deux sortes: ou de simples variétés au même degré de perfection, ou des degrés différents dans cette perfection. Cette hiérarchie des cultures sociales humaines est incontestable, mais elle n'est pas toujours aisée à discerner ou à apprécier exactement, à cause de la complexité même de la civilisation. La supériorité d'une nation peut s'affirmer uniquement dans un ordre de valeurs. Par exemple, dans l'ordre politique et de la puissance militaire qui l'appuie; ou dans l'ordre économique, financier et industriel; ou dans ces deux ordres seulement; et pour les autres se trouver au même niveau ou même à un niveau inférieur. De plus, en chaque peuple, la civilisation est plus ou moins répandue: il y aura par exemple dans les Indes une différence radicale entre la caste des intouchables à culture misérable et celle des dirigeants à civilisation raffinée. Même en pays démocratique, la culture bourgeoise dépasse sensiblement celle des masses ouvrières; et au point de vue religieux, l'ignorance et la superstition de certains milieux prolétaires réalisent l'égalité avec la vie religieuse des peuples encore païens, et même accusent une infériorité sur plusieurs d'entre eux.

Étant donnée cette complexité, nous mettons en thèse que, pour une colonisation véritable et légitime, la supériorité de civilisation doit être générale, et pour l'ensemble des cinq ordres de valeurs, et pour la participation de tous les membres de la société à ce degré plus élevé de perfection humaine. Si le peuple colonisateur n'a qu'une supériorité partielle, ses titres ne seront pas nécessairement illégitimes, mais ils seront moins clairs et souvent douteux ou insuffisants.

L'action colonisatrice telle que nous l'avons définie (au sens propre) peut se comprendre de deux façons: ou bien le groupe de pionniers du peuple supérieur conduit l'entreprise à titre privé, sous la conduite d'un hardi explorateur, et décide ensuite de garder ses attaches politiques avec la mère-patrie; ou bien c'est l'État colonisateur qui dès le début prend la tête de l'expédition en la conduisant par ses représentants officiels. De toute façon, le problème colonial ne se pose, sur le plan de la morale internationale, que lorsque l'État lui-même intervient pour appuyer de son autorité politique (d'ordinaire sous forme d'aide militaire) le groupe des colons; car si ceux-ci, poursuivaient par eux-mêmes leur tâche d'implanter une civilisation plus prospère, d'accord avec les peuples indigènes et en s'adaptant à leurs lois, toute difficulté disparaîtrait en supprimant toute subordination entre les deux États, colonisateur et colonisé, l'un et l'autre gardant leur souveraineté: ce serait la forme idéale de colonisation, mais elle n'est guère pratiquée [°1843], ni souvent praticable.

§1378). Or un peuple de civilisation notoirement supérieure, au sens précisé plus haut, peut exercer son empire sur un peuple de civilisation inférieure de deux façons principales par exploitation économique, ou par tutelle culturelle.

a) Dans l'ordre économique: toutes les ressources de la terre sont mises par la Providence à la disposition de l'humanité toute entière; tel est le fondement du droit de propriété en général [§1112]. Si donc certaines contrées recèlent d'importantes richesses encore inexploitées, en sorte que les habitants ne puissent eux-mêmes en profiter à cause de leur ignorance ou de leur paresse, ou de leur défaut de culture scientifique et économique, un groupe de colons capables pourraient légitimement s'y appliquer conformément à la loi naturelle; à condition évidemment de chercher non seulement leur avantage propre et leur enrichissement, mais aussi le bien général de l'humanité; ce qu'ils feront d'ailleurs en mettant par l'échange [°1844] les biens exploités à la disposition de leurs semblables. Ils agiraient par droit de premiers occupants si nul ne s'est encore approprié les richesses: par exemple, s'il s'agit de mine ou de carrière dans une montagne inhabitée; et si les indigènes les utilisaient déjà en partie: par exemple, par un droit de chasse ou de culture rudimentaire, ils ne pourraient s'opposer à l'exploitation rationnelle du colon qui leur offre une juste compensation; car le bien commun de l'humanité leur demande cette cession raisonnable. En principe, il est vrai, cette réglementation du droit de propriété au nom du bien commun relève de l'autorité sociale, des chefs politiques à l'intérieur d'une nation, ou des chefs internationaux pour l'ensemble de l'humanité. Mais la thèse présente suppose que ces deux autorités font défaut: par manque de civilisation dans l'État colonisé, et par situation inorganique de la société internationale; et dans ce cas, affirmons-nous, ce droit d'exploitation économique fonde la légitimité d'une colonisation.

b) Dans l'ordre culturel: ce droit est plus clair encore. Nous appelons «ordre culturel» l'ensemble des biens d'ordre moral, intellectuel et artistique, et enfin religieux qui constitue la perfection la plus élevée de la vie humaine et de la civilisation. Il ne s'agit plus d'exploiter d'aucune façon le peuple colonisé ni son territoire, mais seulement de le guérir de maux terribles, par exemple, dans l'ordre moral des pratiques antinaturelles: sacrifices humains, anthropophagie, esclavage, etc.; dans l'ordre scientifique: ignorance et insouciance; dans l'ordre religieux: superstitions cruelles et domination des sorciers, etc.; et de le faire participer aux richesses de vie humaine déjà acquises par la meilleure part de l'humanité. Nous disons qu'en l'absence des autorités sociales, à qui incombe le devoir de procurer ces biens, le peuple colonisateur a le droit de le faire.

Ainsi comprise, la colonisation impose évidemment des devoirs sérieux. Pour le peuple colonisateur, ils se résument dans la belle formule: «Dominer pour servir» [°1845]. L'autorité civile doit principalement:

a) respecter les droits naturels des indigènes; par exemple ne jamais sacrifier leurs intérêts à ceux de la métropole, ni leur imposer un travail forcé au seul profit des colons;

b) conduire l'éducation des indigènes par étapes graduées, conservant des coutumes ancestrales ce qu'elles ont de bon, cherchant seulement à les améliorer et surtout à détruire les abus;

c) associer les indigènes à l'oeuvre de leur relèvement et se servir de leurs chefs naturels maintenus dans leurs prérogatives, pour s'en faire des collaborateurs utiles et influents [°1846];

d) enfin, favoriser l'évangélisation qui est le but suprême de la vraie colonisation.

Bref, l'État colonisateur usera de son autorité suprême «selon les conseils de la sagesse et de la prudence, pour proscrire les pratiques contraires à la loi naturelle, épurer les coutumes et les moeurs, inculquer l'habitude du travail civilisateur, provoquer la mise en valeur rationnelle des ressources du sol, assurer la défense du pays et rendre la justice» [°1847].

En compensation, il a le droit de s'indemniser des sacrifices exigés par ce travail, «en demandant que la colonisation couvre ses frais et rémunère les efforts dépensés; et aussi en réclamant à son tour, en cas de besoin, le concours des indigènes à la défense de la métropole» [°1848]. Outre ce secours politique et militaire, on peut signaler cinq avantages légitimes offerts aux nations civilisées par la colonisation:

1) un débouché pour leur surpopulation;
2) des réserves de matières premières pour leurs manufactures;
3) des issues pour l'industrie, le commerce et les capitaux;
4) un surcroît de liberté et de grandeur morale;
5) une pépinière de chefs et d'hommes d'action, bien trempés et courageux [°1849].

Comme toute règle de morale, cette thèse exprime un idéal; la réalité est souvent loin de s'y conformer: «À peu d'exceptions près, écrit Pauwels, l'oeuvre de la colonisation s'est ébauchée, longtemps poursuivie, et hélas! se poursuit encore souvent, sans suffisamment d'égards pour les droits des indigènes et les exigences les plus élémentaires de l'humanité» [°1850]. Mais si les nations se conforment désormais à cet idéal, leur domination de fait, injuste à l'origine profitera de la grande règle du bien commun et deviendra légitime par prescription, comme nous l'avons dit des peuples en général, en cas de révolution et de conquête: il viendra un moment où le bien commun fera un devoir aux peuples colonisés d'accepter la tutelle de l'autorité qui les élève à une plus haute civilisation.

B) Preuve de la thèse.

§1379) 1. - Légitimité de la colonisation. L'action internationale d'un État est légitime, lorsqu'elle a pour but soit de travailler au bien commun de l'humanité, soit d'aider les autres États à mieux réaliser leur mission à l'égard de leurs sujets.

Or, dans l'hypothèse de l'état inorganique de la communauté des nations, la colonisation peut être, pour un peuple civilisé, une manière de réaliser ce double but; elle est donc dans ce cas pleinement légitime.

Elle suppose, il est vrai, que le peuple arriéré abandonne en faveur de son tuteur une partie de ses droits fondamentaux, en particulier son droit de souveraineté, d'indépendance et d'égalité: il devient vassal et soumis à la direction politique d'un autre, comme l'enfant mineur est soumis à ses parents ou tuteurs. Mais, d'abord, cet abandon peut être librement consenti: certains fondateurs d'empires coloniaux ont ainsi, au nom de leur pays, obtenu des chefs indigènes une cession contractuelle [°1851] sous forme de traité d'alliance et de subordination. Sans doute, de tels traités peuvent être facilement extorqués à l'ignorance des indigènes, ou imposés par la force, mais ils peuvent aussi être très légitimes et réguliers, si le chef indigène se rend compte des avantages offerts et de la justice du prix demandé. De plus, dans le cas normal où le seul moyen efficace de corriger l'infériorité culturelle est la subordination politique, le peuple inférieur a le devoir d'accepter l'aide offerte; et s'il oppose une résistance, il est juste de la réduire par la force. Ainsi, l'entreprise colonisatrice se justifie dans ces limites.

Le cas peut même se présenter où un peuple évolué aura non seulement le droit ou la permission, mais le devoir de travailler au progrès de la civilisation par la colonisation. Ce devoir général qui relève du droit naturel national et international, peut se préciser par les circonstances providentielles. Le principe absolu de non-intervention, avons-nous dit, est indéfendable; la charité et l'entraide due à un plus faible peut imposer l'obligation d'intervenir, et si le seul moyen efficace de réaliser ce devoir est de se charger de la tutelle d'un peuple mineur, la colonisation s'impose.

§1380) 3. - L'émancipation. La colonisation ne se justifie donc moralement que si elle est à l'avantage, au service du peuple arriéré, dans le but de le conduire progressivement au degré de perfection de son tuteur, degré qui lui est sûrement accessible, puisque les colonisés comme les colonisateurs sont des groupements d'hommes également raisonnables.

Or, lorsque la cause cesse, l'effet doit cesser aussi. Tant que le peuple inférieur a besoin de l'aide de l'État tuteur, celui-ci peut s'ingérer dans ses affaires intérieures et le gouverner. Quand l'égalité des civilisations est obtenue, - en tenant compte d'ailleurs des diversités légitimes des sociotypes, - la colonie retrouve son droit, comme toute nation, de décider elle-même de sa forme de gouvernement. Elle peut donc accepter de continuer la vie commune avec la métropole, et souvent les circonstances, son intérêt comme son devoir de reconnaissance, présenteront cette solution comme la meilleure, et même comme obligatoire: «Entre les deux peuples, une véritable association s'est nouée, qu'il n'appartient pas à la volonté unilatérale d'une des parties de répudier au détriment de l'autre qui se verrait par là frustrée du juste prix d'un long effort» [°1852]. Cependant, d'autres circonstances peuvent légitimer la sécession, selon les mêmes règles qui légitiment une révolte, en particulier «si l'union devait coûter à l'une des parties des sacrifices hors de proportion avec les avantages qu'en retire l'autre»; et ces conclusions s'appliquent soit aux indigènes devenus majeurs, soit aux colons dont le groupe en s'accroissant devient un peuple capable de rivaliser avec la mère-patrie.

C) Corollaires.

§1381) 1. - Évangélisation et colonisation. Le bien commun temporel, but suprême de l'autorité politique dans la colonie comme dans la métropole, comprendrait pleinement, si l'Église catholique n'avait pas été instituée par Jésus-Christ, les cinq ordres de valeurs dont le sommet est l'ordre religieux: aussi l'accession à la vraie religion avec le progrès moral et intellectuel qu'elle comporte, constitue-t-elle l'aspect le plus important de l'ascension culturelle, et par conséquent de la colonisation. Mais cet aspect constitue l'oeuvre d'évangélisation confiée à l'Église par son divin Fondateur; et cette oeuvre, chez les peuples arriérés encore plongés dans les ténèbres du paganisme, peut se poursuivre sans aucun moyen politique, en «rendant à César ce qui est à César», c'est-à-dire en respectant l'organisation sociale des peuples évangélisés, leur mode de vie et de gouvernement en ce qu'il a de bon, pour le transformer seulement par le dedans, en lui infusant la vie de la grâce et la lumière de la Foi. En effet, l'Église est par essence «supranationale»; son universalisme catholique n'a rien d'un impérialisme, parce que en chaque nation elle devient nationale en s'adaptant au sociotype qu'elle y trouve. C'est pourquoi, lorsque la colonisation se rencontre avec l'évangélisation, le premier devoir de l'État colonisateur est de la favoriser de tout son pouvoir; et lorsqu'il s'agit de peuples vraiment arriérés, comme les peuples d'Afrique centrale, la collaboration produit les meilleurs résultats.

En droit, on peut aussi justifier l'intervention d'une puissance politique, même par la force armée, pour protéger ses nationaux missionnaires menacés dans leur vie ou entravés dans leur oeuvre au milieu d'un peuple païen humainement civilisé, comme les Japonais ou les Chinois: cette intervention se justifie par les mêmes principes que la colonisation et a fortiori.

Mais nous retrouvons ici les rapports délicats entre l'Église et l'État, où les faits sont souvent loin de réaliser les principes. Suivant ceux-ci le programme est clair. Tout vrai colonisateur doit s'assurer le concours de l'Église catholique, laisser au missionnaire le progrès religieux avec l'instruction et l'éducation qu'il comporte (domaine de la Foi et des moeurs), et, en réalisant sa tâche propre qui est surtout d'ordre économique et politique, coopérer intimement avec elle pour instaurer les progrès d'ordre moral, intellectuel et artistique qui relèvent de sa compétence. De la sorte, les deux puissances, spirituelle et temporelle, agissent de concert, chacune souveraine sur son terrain propre. Mais en questions mixtes et quant aux buts, avec subordination normale de la colonisation à l'évangélisation, parce que l'idéal temporel de la première reste incomplet et ordonné comme à son achèvement au but spirituel de la gloire éternelle de Dieu que poursuit la seconde. Rien ne sera plus efficace que cette coordination respectueuse pour maintenir l'action de l'État colonisateur dans les limites de la légitimité morale, telles que cette thèse les établit. Ce serait au contraire un grave désordre moral que de subordonner l'évangélisation à la colonisation, en considérant les missionnaires comme de simples agents d'influence ou de propagande nationale.

§1382) 3. - Racisme et colonisation [b121]. Certains théoriciens prétendent que l'humanité est divisée en plusieurs races dont l'une d'elles est définitivement prédominante, soit pour la force et les perfections physiques, soit pour les qualités morales et intellectuelles. Beaucoup défendent la supériorité de la race blanche. Certains, comme Gobineau, Vacher de Lapouge, H. S. Chamberlain, celle de la race nordique; d'autres, comme les slavophiles, Khomiakov et Dostoïewski, celle de la race slave; mais on trouve aussi des latins et même des japonais revendiquant la suprématie pour la race latine ou la race jaune. La conséquence logique de cette doctrine serait, sur le plan international, le droit pour la race supérieure de dominer politiquement sur toutes les autres et de réduire définitivement leur organisation sociale à l'état de protectorat ou de colonie. À cause de son extension, en effet, le problème du racisme est surtout international, et il est aisé de le résoudre ici.

1) L'existence de plusieurs races humaines est un fait sociologique incontestable. Les races constituent de grandes classes de sociotypes génériques à l'intérieur desquelles se trouvent des subdivisions d'étendue diverse: comme, dans la race blanche, les sémites, les germains, les latins, les anglo-saxons, etc, jusqu'à ce qu'on arrive aux groupes organisés en États et doués souvent de sociotypes mieux caractérisés. Ces derniers groupes d'ailleurs comprennent eux-mêmes des sous-groupes, des nationalités assez bien tranchées parfois; par exemple, flamands et wallons en Belgique, ou des groupes régionaux, comme les provinces françaises. Mais s'il est aisé de constater ce fait au point de vue descriptif de la science positive, il est plus difficile de trouver un critère pour distinguer clairement chaque groupe et surtout pour les apprécier au point de vue de leur valeur morale et politique.

2) Théoriquement, la race se définira: «une multitude d'individus de même espèce, qui se transmettent héréditairement certaines modifications physiques ou psychologiques individuelles semblables et ainsi communes au groupe» [°1853]. La race se fonde donc sur le fait biologique incontestable de l'hérédité; et celle-ci s'étend chez l'homme, comme nous l'avons dit plus haut [§824], non seulement à ses dispositions corporelles, mais aussi en une mesure plus ou moins large à ses dispositions psychologiques sensibles et même intellectuelles et morales. Parmi les traits ainsi transmis, signalons en particulier la coloration de la peau, de même que dans les fleurs, les diverses colorations sont dues à des processus génétiques; et il peut y avoir des systèmes liés de caractères, selon la loi biologique de corrélation et de subordination des caractères: d'où la possibilité théorique de déterminer des groupes raciques, à partir d'un caractère, comme la couleur, par exemple, ou la forme du crâne.

Mais en dehors de ces modifications héréditaires semblables qui constituent strictement la race, bon nombre de caractères distinctifs communs à un groupe proviennent d'autres influences subies par l'ensemble du groupe. Chez l'homme plus que chez tout autre vivant, pour les dispositions physiques et physiologiques, il y a l'influence du milieu, du climat, de l'alimentation surtout. Pour les qualités psychologiques, il y a le milieu social, l'éducation, les exemples et enfin la volonté libre, avec les réactions réciproques du physique sur le moral, décrites en psychologie. Or, s'il s'agit de groupes assez restreints, comme celui d'une nation ou d'une race spéciale, comme la race aryenne, les deux séries d'influences (héréditaires et extérieures) sont tellement enchevêtrées pour constituer le sociotype qu'il est impossible scientifiquement d'isoler ce qui constitue vraiment la race. Ce qui augmente la difficulté, c'est que toutes les races humaines restent fécondes entre elles, et ne se constituent jamais en sous-espèces fermées; et comme les rapports entre les divers hommes n'ont jamais cessé et tendent à s'intensifier, on trouve des intermédiaires entre les races dont les extrêmes se montrent les plus distincts. De fait, la plupart des hommes sont ainsi de race mélangée.

3) Cependant, les progrès de la génétique permettraient peut-être soit d'établir les caractères de certaines races, prises au sens propre, soit même de retrouver des individus qui les représentent et de les regrouper par eugénisme. Mais au point de vue de la civilisation ou du perfectionnement idéal de l'humanité, cet aspect biologique, formellement racique, n'est pas le plus important. Il s'agit de caractériser un sociotype avant tout par ses propriétés humaines, donc par ses qualités d'ordre moral, psychologique et intellectuel qui sont dues en partie sans doute à l'hérédité, mais en grande partie aussi au travail personnel et au milieu social et spirituel. Or, à ce point de vue proprement humain, la supériorité d'une race sur une autre n'est nullement établie. En fait, les représentants de certaines races, comme la race noire, se trouvent actuellement, comme groupe social surtout, en état d'infériorité notoire, ce qui justifie la colonisation; mais en droit, rien ne prouve que ces races soient incapables de s'élever à un niveau de civilisation comparable à celui de la race blanche; les faits ont montré la vérité de cette hypothèse pour la race jaune, chez les Japonais et les Chinois; le clergé indigène commence à le réaliser parmi les africains eux-mêmes.

4) Conclusion: C'est pourquoi, quoi qu'il en soit de l'existence théorique de races au sens propre et de la possibilité de les distinguer ou reconstituer:

a) L'humanité est en fait divisée en groupements ethniques dont le sociotype est constitué par un complexe de caractères héréditaires et de qualités psychologiques dont les plus importantes, parce que les plus humaines (d'ordre moral, intellectuel et religieux) sont aussi les plus perfectibles.

b) La diversité de ces groupes ethniques parfois très profonde, due aux circonstances, n'est jamais irréductible: elle n'exclut jamais ni l'union féconde des races, ni la communication des perfections culturelles des unes aux autres.

c) Si donc l'infériorité de certaines races justifie une colonisation, celle-ci ne peut-être définitive, et la morale demande qu'elle s'oriente vers l'émancipation.

d) Enfin, quand les circonstances amènent dans les limites d'une même société civile le mélange de plusieurs races, comme aux États-Unis, race noire et blanche; dans le Sud-Africain, race blanche (anglais et boers), race noire et race jaune (hindous), la morale demande qu'on leur applique les règles du respect des divers groupements ethniques, associés dans la poursuite du même bien commun national.

§1383) 3. - Colonisation économique et capitaliste. Dans les colonisations du XIXe et du XXe siècle, sous la pression du régime capitaliste, l'aspect économique est mis en un tel relief qu'il est souvent prépondérant, sinon exclusif. La domination s'établit parfois à l'aide de moyens financiers. Par exemple, les États-Unis, ayant prêté des capitaux considérables à la République de Haïti (Antilles), celle-ci devint bientôt incapable de rembourser et de payer les intérêts et dut accepter, par le traité du 16 octobre 1907, de recevoir des États-Unis un receveur des douanes, un conseiller financier pour revoir le budget, un directeur des forces de police et un ingénieur en chef des travaux publics [°1854]. D'ailleurs, le principal titre de supériorité dont s'enorgueillit la race blanche est sa maîtrise économique, fruit de sa technique, qui lui donne en même temps les forces militaires perfectionnées, les transports rapides et autres moyens d'action décisifs pour sa domination.

Cependant, la seule supériorité économique, en face d'un peuple économiquement inférieur, n'est pas, abstraction faite des autres points de vue, un titre moral suffisant pour une colonisation au sens propre. Tout au plus peut-il justifier la prise de possession de biens encore inoccupés (res nullius) par des colons industrieux qui les exploiteraient par leurs propres moyens; mais rien alors ne légitime l'emploi forcé de la main-d'oeuvre indigène avec pression politique sur les chefs du pays. En effet, dès qu'intervient une action de ce genre, on dépasse nécessairement l'ordre purement économique; on entre dans la fonction politique comme telle où l'autorité a le devoir de poursuivre un idéal humain complet, non seulement d'ordre économique, mais culturel et religieux. Ce serait l'erreur matérialiste, prônée explicitement par le communisme, et implicitement par le capitalisme pur, que de tout subordonner en politique à la prospérité économique. Une colonisation purement économique ainsi comprise est donc illégitime. Elle ne deviendra conforme à la morale qu'en élevant son idéal et en se préoccupant des intérêts vraiment humains de ses protégés, conformément à la règle d'or: «Dominer pour servir».

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