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Éthique (§1313 à §1340)

Section 2. La vie politique.

b115) Bibliographie générale (sur la vie politique)

§1313). Parce que l'homme, social par nature, a besoin de l'aide de ses semblables pour atteindre le but de son existence, il vit partout sur la terre comme membre d'une société parfaite où s'exerce une autorité souveraine, dans l'ordre humain, et dont le but est le bien suprême de l'humanité: la gloire de Dieu concrétisée ici-bas par le degré le plus élevé possible de la vraie civilisation [Cf. le but de la vie, §1070, et la société en général, §1118]. Nous entendons ici par vie politique cet ensemble d'activités sociales qui complètent la vie familiale et couronnent les diverses associations professionnelles, en assurant au groupe sa culture pour aider chacun de ses membres à mieux atteindre le but de la vie.

Cette vie politique est un phénomène propre à la vie humaine qui se distingue ainsi nettement du comportement animal; et comme elle est un fait constatable par observation externe, où la société trouve sa réalisation la plus complète, elle est l'objet principal de la science moderne appelée sociologie.

Mais nous retrouvons ici les deux opinions extrêmes signalées à propos de la vie économique [§1147]. Les sociologues positivistes, après A. Comte et ses grands disciples H. Spencer, Stuart Mill, Taine, Durkheim, Wundt, etc., estiment qu'il n'y a pas de scientive normative, et ils traitent la morale sociale comme un chapitre ou une section de la sociologie positive, en sorte que la politique pratique devient un art, où s'appliquent très utilement les lois sociologiques une fois démontrées, et qui, en attendant, reste empirique.

À l'opposé, beaucoup de moralistes catholiques, conscients de la valeur scientifique de la morale non seulement individuelle, mais sociale, économique et politique, ramènent volontiers tous les problèmes de vie politique à cette science normative, d'autant plus solide pour eux qu'elle est garantie par la révélation; et sans déclarer illégitimes les recherches sociologiques, ils les considèrent comme de simples compléments d'information, d'ordre expérimental ou technique, capables d'éclairer les applications pratiques des grandes lois morales [§1319, sq.].

Ici encore, et pour les mêmes raisons qu'en économie, nous adopterons une voie moyenne. Il est possible de constituer une vraie science positive de la société humaine; mais il existe aussi une morale politique, science normative, dont les règles s'imposent à toute application pratique de la vie politique.

C'est pourquoi cette deuxième section comportera aussi deux chapitres:

Chapitre 3. - La Sociologie, science positive.
Chapitre 4. - Problèmes de morale politique.

Chapitre 3. - La Sociologie, science positive.

b116) Bibliographie (sur tout le chapitre de la sociologie)

§1314). La sociologie, prise en toute son extension, a un objet vaste et complexe, car elle reprend du point de vue positif de l'observation externe toutes les questions qui intéressent la vie humaine, en tant du moins que les hommes s'entraident pour mieux réaliser leur destinée. Aussi beaucoup de chercheurs, unanimes sur l'existence légitime de cette nouvelle science positive, continuent à s'interroger sur les meilleurs méthodes et les classifications les plus opportunes à y appliquer.

Dans l'hypothèse où le champ des sciences sociales, surtout d'ordre positif, serait pleinement élaboré, la logique demanderait la solution de ces questions préliminaires au début du traité, avant d'entreprendre l'exposé de l'économie positive, à laquelle on assignerait sa place réelle en sociologie. Mais cette ordonnance idéale est encore inapplicable à l'état actuel des études sociales. Il a donc paru préférable, dans une première section d'exposer méthodiquement les conclusions scientifiques déjà remarquables obtenues dans la vie économique; puis au début de cette seconde section de revenir en arrière pour faire dans une vue d'ensemble le plan définitif d'une sociologie positive. L'objet de ce chapitre 3 est donc proprement l'état actuel des recherches sociologiques, avec la justification d'un essai de classification générale, capable à la fois d'offrir un cadre clair à toutes les recherches et découvertes futures, et de réduire en un tout cohérent les multiples résultats de détails déjà acquis.

En examinant ce problème de méthode, nous aurons l'occasion de fixer la place de l'économie politique déjà étudiée, celle-ci n'étant, comme nous l'avons dit, qu'une partie ou un chapitre de la sociologie, (la partie la plus élaborée). Par le fait, elle nous offre aussi le meilleur exemple des résultats positifs (classifications et lois) qu'il est possible d'obtenir. Ceux que l'on propose actuellement dans les autres domaines ne sont pas toujours pleinement établis et restent en fait à l'état de recherches. Nous les grouperons autour des grands problèmes de la vie des peuples.

De là deux articles dans ce chapitre:

Article 1. - Questions de méthodes.
Article 2. - Les grands problèmes sociologiques.

Article 1. - Questions de méthodes.

b117) Bibliographie spéciale (Questions de méthodes)

§1315). Les sociologues sont d'accord pour appliquer à leur science la méthode expérimentale; avec les adaptations convenables, comme nous l'avons indiqué en méthodologie [§137]. De même, ils emploient dans leurs recherches, les procédés spéciaux décrits plus haut: les enquêtes, les monographies, les statistiques [§1147], considérant l'emploi judicieux des mathématiques, en particulier le calcul des probabilités, comme un précieux moyen de précision [°1758], (sociométrie).

Mais, d'une part, il reste des divergences parmi eux au sujet du programme même de la sociologie; et, d'autre part, en un sujet si vaste, il est bon de s'orienter d'abord en déterminant les classifications générales les meilleures.

De là, deux paragraphes:

1. - Le programme sociologique.
2. - Les grandes classifications.

1. - Le programme sociologique.

Proposition 24. 1) Le premier travail de la sociologie doit être d'établir la définition scientifique de tous les phénomènes qui forment son objet. 2) Après les avoir classés, elle doit aussi en chercher les lois expérimentales, en les envisageant sous tous les aspects de leur réalité très complexe.

Explication.

§1318) 1. - Définition. La sociologie, prise en son ensemble, est encore en sa période de formation. Comme toute science à ses débuts, elle emploie souvent les termes du vocabulaire courant pour désigner son objet: par exemple, la société la foule, la communauté, le groupe, etc. Or, «la notion vulgaire attachée à chacun de ces mots est d'ordinaire vague, et en tout cas, elle ne comporte pas, elle exclut même une définition rigoureuse. Seuls des termes techniques admettent une définition précise» [°1759], et c'est précisément le premier travail d'une science, de se constituer un ensemble de définitions fondamentales claires, parce qu'elles sont fixées définitivement, à son point de vue propre (selon son objet formel). Nous en avons trouvé de nombreux exemples en économie positive, comme les définitions du capital, de l'exploitation, de l'entreprise, de la monnaie-pure, de la consommation, etc. Le même travail reste à faire dans les autres parties de la sociologie.

Sans doute, les faits envisagés ont souvent une définition claire au point de vue de la philosophie morale, et il y a tout avantage, au début, à adopter comme point de départ un sens bien défini, au lieu du sens vague de l'usage. Mais le point de vue très spécial de la science positive qui fait abstraction de toute ordination morale, exige aussi une définition nouvelle. Par exemple, on distingue nettement l'échange et le contrat, bien que ces deux termes désignent le même acte humain, l'un au point de vue économique (science positive) l'autre au point de vue moral (justice).

§1317). Parmi les notions les plus fondamentales, deux grandes catégories sont à considérer:

1) Celles qui concernent la société prise en général comme pleinement réalisée et ses diverses espèces, qu'on les considère soit dans l'histoire pour retrouver les formes d'abord plus simples, puis plus complexes, et distinguer, par exemple, la société patriarcale des tribus sauvages; soit actuellement, pour déterminer les diverses formes d'États.

2) Celles qui concernent les éléments constitutifs de toute société possible, chacun des phénomènes pris à part, et spécialement ceux qu'A. Comte appelait les institutions, comme le langage, la propriété et les fonctions, comme l'autorité; mais aussi d'autres faits, comme le suicide, la criminalité, les migrations, qui, pris dans leur ensemble et soumis à la statistique, ont incontestablement un caractère sociologique.

Dans l'une et l'autre catégorie, l'établissement de définitions techniques se heurte au caractère évolutif de la société humaine. Chez les autres êtres, même les animaux, l'espèce ou l'instinct a une réelle fixité qui se prête à des définitions descriptives fermes; au contraire, toutes les institutions humaines varient sans cesse, sous la poussée de la raison que n'enserrent plus les limites matérielles. D'où la difficulté d'établir des catégories dans des faits qui se transforment l'un dans l'autre, comme l'esclavage passant au servage et à l'ouvrier libre; ou le régime capitaliste qui fait place au régime corporatif. Plusieurs sociologues proposent ici de distinguer pour un fait ou phénomène social la forme qu'on appellerait normale ou idéale, et celle qui serait anormale ou pathologique, ou du moins imparfaite. Le travail sociologique pour établir une définition consisterait non seulement à décrire une institution, par exemple, la corporation, telle qu'elle a existé, mais à chercher dans toute son histoire les éléments qui lui sont plus essentiels, et qui lui conviennent le mieux, afin qu'elle puisse réaliser son rôle propre au sein de la société ou de l'humanité; bref, il s'agit d'établir une définition descriptive idéale, ce que Max Weber appelle un Idealtype [°1760], une notion semblable à celle du «carré» défini en géométrie qui ne se réalise parfaitement nulle part, dans sa pureté abstraite, mais qui est vraiment scientifique et apte à diriger efficacement l'action.

D'un point de vue un peu différent, mais très voisin, Durkheim demande qu'après avoir défini un fait ou phénomène, comme l'institution corporative, le suicide, le libre échange, etc., on en établisse le caractère normal ou pathologique d'après les règles suivantes:

a) Un fait social est normal pour un type social déterminé, considéré à une phase déterminée de son développement, quand il se produit dans la moyenne des sociétés de cette espèce, considérées à la phase correspondante de leur évolution.

b) On peut vérifier les résultats de la méthode précédente en faisant voir que la généralité du phénomène tient aux conditions générales de la vie collective dans le type social considéré.

c) Cette vérification est nécessaire quand ce fait se rapporte à une espèce sociale qui n'a pas encore accompli son évolution intégrale [°1761]. Une telle détermination de ce qui est «type idéal», ou «fait normal» aurait, dit-on, l'avantage de suggérer et de diriger les applications pratiques de la sociologie.

À ce point de vue, pourtant, il faut noter que l'on déborde les cadres d'une science positive stricte. Aussi les catholiques, partisans des définitions idéales, considèrent-ils ces types abstraits comme intermédiaires entre les faits d'expérience dont on les tire et les règles immuables de la morale qui les éclairent et permettent de les constituer. Ils sont ainsi conduits à réduire toute la sociologie positive à une sociologie descriptive ou sociographie, dont l'unique rôle est d'établir ces «Idéaltypes», réservant à la morale l'établissement des lois proprement dites.

De son côté, Durkheim a bien l'intention de remplacer la morale, science normative, par sa distinction du normal et du pathologique; mais il suppose implicitement que la fin dernière de l'homme ou son «idéal normal» est de s'adapter parfaitement à l'état social auquel il appartient, en cherchant à le perfectionner selon les possibilités révélées par la science sociologique. Il professe ainsi le relativisme moral, admettant le principe que «ce qui est bon ou normal pour une société primitive peut devenir criminel pour notre civilisation»; mais par là, au lieu de transformer la morale en science positive, il dépasse celle-ci pour s'aventurer dans une fausse philosophie morale.

On voit qu'il est extrêmement difficile de s'en tenir au seul aspect positif pour établir ces définitions descriptives idéales, ou applicables à un phénomène normal, parce que, d'une part, la matière même étudiée, le fait social, est un ensemble d'actes humains libres dont la moralité est un aspect essentiel; et, d'autre part, l'évolution de ces phénomènes est inévitablement une tendance vers le but de la vie, ce qui lui confère une valeur morale. Cette attitude pourtant n'est pas impossible, au moyen de l'abstraction, méthode légitime et indispensable en toute vraie science humaine, et tout sociologue doit s'y conformer. Le meilleur moyen semble être, non pas de nier la morale ou d'en chercher une interprétation positive, mais de l'accepter franchement comme science normative distincte, dont on note dès l'abord le rôle nécessaire et primordial, mais dont on fait provisoirement abstraction, en se réservant de la considérer ensuite. On pourra ainsi très utilement établir la définition du fait normal ou typique selon la méthode des «idéaltypes», mais à une double condition:

a) Que la définition laisse de côté par abstraction l'aspect désirable ou obligatoire ou meilleur du fait, et devienne simplement un genre idéal, dont les diverses réalisations historiquement constatées seront les espèces: par exemple, on peut chercher à définir une organisation corporative idéale, dont celles du Moyen Âge et celles de nos jours seraient des espèces. Mais le caractère d'«institution désirable» du genre ainsi défini ne peut être que l'objet d'un corollaire, situé à la frontière de la science positive et de la science morale.

b) Que ce travail de description n'absorbe pas toute la sociologie et soit complété par l'établissement des lois, comme nous allons le dire.

§1318) 2. - Les lois. Comme science positive, la sociologie ne détermine pas ce qui doit être; mais ce qui est; elle n'indique pas la loi du mieux, le but où il faut conduire les peuples, mais les lois expérimentales, ce qu'il advient nécessairement des peuples quand tels ou tels antécédents sociaux sont réalisés. Par exemple, dans telles conditions, on peut s'attendre à une guerre, comme en frappant le détonateur d'une cartouche chargée on peut s'attendre à une explosion. À ce point de vue, les définitions les plus importantes sont celles des phénomènes réels, celles des «espèces» historiques plutôt que du «genre» idéal; et s'il s'agit d'éléments sociaux, comme l'institution familiale, corporative, etc., il faudra tenir compte, pour les définir correctement, de l'état total de la société au moment envisagé.

Ce qui frappe surtout dans le domaine des lois sociologiques, c'est l'extrême complexité des influences causales, soit par le nombre et la diversité des antécédents qui interviennent chaque fois, soit par le sens des réactions, très fréquemment circulaires: c'est-à-dire, de telle sorte que l'effet d'un phénomène en devient à son tour la cause qui l'intensifie (ainsi avons-nous vu en économie que le chômage, effet de la surproduction, intensifie celle-ci en diminuant le pouvoir d'achat de nombreux consommateurs). Or la méthode scientifique ne doit négliger aucun de ces aspects pour atteindre la loi réelle qui les synthétise tous. En voici les principaux:

1) Pour expliquer un phénomène sociologique authentique, par exemple l'augmentation des divorces de 1875 à 1925 en France et en Belgique, on peut d'abord chercher la loi d'origine: c'est-à-dire déterminer l'antécédent d'où il découle conformément au déterminisme propre aux faits sociaux. Mais cet antécédent est un ensemble d'influences ou causes partielles, dont il s'agit de déterminer le plus exactement possible la part d'efficience, en les distinguant des conditions qu'il est bon aussi de noter, surtout si elles sont des conditions «sine qua non» [°1762]. On peut découvrir ces causes partielles soit en dehors des phénomènes proprement sociologiques, soit à l'intérieur.

1.1) En dehors des phénomènes sociaux: car la règle de Durkheim donnant pour unique cause d'un fait social un autre fait social est une restriction arbitraire. De même qu'il existe légitimement en psychologie expérimentale des lois psychophysiques, ou psychophysiologiques, ou psychosociologiques, on peut aussi faire légitimement en sociologie des hypothèses en ces diverses directions:

1.1.1) Sociophysique: les réalités extérieures comme le lieu d'habitation, la plaine ou la montagne, le climat, la fécondité du sol, ses richesses, etc. ont souvent une influence notable sur 1a vie sociale, soit d'ordre économique, soit même d'ordre politique où religieux; ainsi a-t-on décrit l'influence de la forêt sur l'évolution de la société et de la civilisation [°1763]. Sans tomber dans les excès de l'astrologie, on peut reconnaître aux astres, en certains cas, une part d'influence. Un exemple serait peut-être l'abbé Moreux, qui étant professeur, notait qu'«en règle générale les punitions augmentaient les jours de grande déviation magnétique. Ainsi, non seulement les taches solaires affolaient la boussole, mais encore l'organisme complexe de l'enfant sensible à l'excès» [°1764].

1.1.2) Sociophysiologie: le régime alimentaire d'un peuple peut agir sur son caractère, et par là, sur sa vie sociale, suivant un dicton allemand: «Was man izst, das is man»: ce qu'on mange, on l'est [°1765]. C'est ce que met en relief la théorie raciste qui, malgré ses exagérations, comporte une part de vérité. N'y a-t-il pas des ethnies davantage portées au divorce? L'hypothèse peut se formuler.

1.1.3) Sociopsychologie: en prenant les phénomènes psychologiques dans leur cadre personnel, ils apparaissent souvent à l'origine de courants sociologiques, tellement que Tarde a essayé de tout expliquer dans la société par deux faits psychologiques individuels l'invention et l'imitation. Beaucoup de nos attitudes, et souvent très générales, comme le langage, l'écriture, sont faites de répétitions d'un geste qu'un premier inventeur a posé. Un cas typique est celui de la mode, courant social dont la source est souvent très individuelle. Ainsi «les filles de Louis IX, ayant des pieds énormes, inventèrent les robes à traîne. Mme de Pompadour, qui était de petite taille, mit en faveur les mules à hauts talons. C'est parce que Louis XIV avait sur la tête une petite loupe qu'il fallait dissimuler que nos ancêtres s'affublèrent pendant plus d'un siècle d'une lourde et monstrueuse perruque à marteau» [°1766]. Dans cet ordre, il faut surtout signaler l'action des hommes célèbres (faisant abstraction de leur valeur morale), comme Napoléon, Newton, Hitler, etc. Le mileu social, il est vrai, réagit sur eux, et leur formation souvent, leur influence toujours, en est tributaire; mais leur génie, loin de s'expliquer par la société, a une puissance psychologique personnelle qui détermine de larges courants sociaux; et une telle influence encore peut, par exemple, raréfier ou intensifier les divorces.

1.2) À l'intérieur de l'ordre sociologique: Là aussi, évidemment, il convient de chercher l'antécédent: et ces recherches devront être réglées par les grandes classifications adoptées. En effet, un fait social quelconque peut toujours dépendre de toutes les autres espèces qui l'entourent. Ainsi, conformément à l'école sociologique de Comte et Durkheim, on distingue les éléments d'ordre statique, dont l'étude est la morphologie sociale, et ceux d'ordre dynamique [°1767], étudiés en physiologie sociale. D'où quatre combinaisons possibles pour diriger une preuve: si le fait à expliquer, comme le divorce, est considéré comme un élément statique (un caractère de l'institution du mariage), on peut en chercher l'origine dans un autre phénomène morphologique (dans le régime de propriété, par exemple), ou bien dans un phénomène dynamique (par exemple, un courant d'idées démocratiques). Mais on peut aussi le considérer sous forme dynamique, comme un courant qui s'intensifie, et chercher à cette évolution une explication soit morphologique, soit physiologique.

2) Après avoir achevé ce travail au point de vue de l'origine du phénomène étudié, il reste à l'envisager à son tour comme cause ou antécédent nécessaire, et l'on peut de nouveau explorer ses effets dans toutes les directions que nous venons d'analyser, soit en dehors, soit à l'intérieur des phénomènes sociologiques.

La sociologie intégrale ainsi comprise est évidemment loin d'être achevée; en beaucoup de domaines, elle est à peine ébauchée. Beaucoup d'écoles existantes sont trop unilatérales, et plus d'un penseur a commis la faute des généralisations hâtives. Il convient donc de recueillir et de multiplier ces recherches fragmentaires, en les considérant «comme des accumulations de faits dont un esprit puissant, un nouveau génie, à la mode de saint Thomas, nous donnera à son heure la Somme sociologique» [°1768].

2. - Les grandes classifications.

Proposition 25. Pour assurer à la fois la clarté des notions, l'indépendance absolue des points de vue, et la pleine soumission de toute application pratique des lois positives à la direction des lois morales, il convient d'harmoniser les grandes classifications sociologiques avec les catégories légitimement établies en science morale normative.

A) Explication.

§1319). Comme le montre l'expérience, une des principales causes de confusion et d'obscurité en sociologie est la préoccupation d'assurer à la science nouvelle un rendement pratique. Devant l'urgence des maux à guérir, des progrès à promouvoir dans la civilisation, on ne se résigne pas à la laisser dans un domaine tout spéculatif, et, chacun à son point de vue, catholique, rationaliste, raciste, économiste, etc., s'efforce de l'utiliser pour la conduite des peuples. Préoccupation louable en soi, mais fâcheusement introduite dans la science positive qui ne la comporte pas [°1769].

Cet aspect pratique appartient à deux autres disciplines, dont l'une précède et l'autre suit la science positive: d'abord à la morale sociale, science normative qui peut, grâce à sa méthode déductive, formuler des règles de conduite fermes, applicables aux sociétés [§1117, sq], sans attendre les conclusions d'une sociologie à peine ébauchée. Mais ces directions sont très générales. D'où la nécessité d'une seconde discipline pratique, l'art politique, afin de découvrir les meilleures règles et décisions immédiates, selon le tempérament des divers peuples et la variété des circonstances historiques. Jusqu'à ce jour, cet art politique est resté à l'étape empirique, comme la médecine qui devait se contenter de recettes transmises par tradition, avant de devenir «médecine expérimentale» par application des lois chimiques, biologiques, etc. En politique, seuls les génies suppléent par leur intuition au défaut de règles rationnelles; mais la sociologie, une fois constituée, lui fournira une aide appréciable, comme science directrice qu'il s'agira d'appliquer.

Cette position mitoyenne de la sociologie suggère, semble-t-il, le meilleur mode de division. D'une part, pour les grandes classifications, il convient de les harmoniser avec les catégories de la morale, science normative. Par là, en effet, la clarté des notions établies déductivement, comme celles de contrat matrimonial, de société civile, etc., rejaillira sur la délimitation des problèmes positifs. Cependant les points de vue resteront absolument distincts, et on ne sera pas tenté de demander à la science positive une règle d'action, celle-ci étant précisément donnée, à ce niveau général, par la science normative.

D'autre part, pour les subdivisions consacrées aux problèmes plus spéciaux qui intéressent l'art politique, il convient de respecter l'autonomie des recherches expérimentales, dont la complexité ne coïncidera pas toujours avec les cadres d'ordre strictement moral.

On pourrait ainsi distinguer trois grands domaines en sociologie:

a) la sociologie générale, consacrée aux problèmes de la société humaine parfaite, dans ses éléments constitutifs, ses formes et son évolution; et comme, depuis Jésus-Christ, il existe en fait deux sociétés parfaites: la société civile et l'Église, l'une et l'autre pourraient, semble-t-il, faire l'objet de sections séparées, en les étudiant du point de vue positif;

2) la sociologie familiale, étudiant les diverses formes de la famille, société fondamentale, et les lois de son évolution;

3) enfin, l'étude des sociétés intermédiaires, en particulier des associations professionnelles qui répondent au voeu de la nature, et à toutes les autres formes d'associations libres.

B) Corollaires.

§1320) 1. - Classification de Durkheim. De même que dans la science d'un organisme vivant on distingue l'étude des éléments constitutifs, les divers tissus décrits en morphologie, et les fonctions vitales, objet de la physiologie, ainsi la sociologie comporte deux grandes sections:

a) une morphologie sociale, qui considère plutôt l'aspect extérieur: le lieu occupé, substrat terrestre, et la répartition de la population, matière des phénomènes sociaux;

b) une physiologie sociale, où apparaissent de multiples fonctions: celles de la vie religieuse et morale ont la première place, en y ajoutant les formes du droit qui concrétisent en institutions les coutumes morales; enfin la vie économique doit s'intégrer aux autres manifestations sociales. À ces quatre aspects qui semblent plus fondamentaux, d'autres pourront s'ajouter, comme l'étude des langues et des formes de l'art.

D'où le tableau général [°1770]:

1. Morphologie sociale:

a) étude de la base géographique des peuples dans ses rapports avec l'organisation sociale;
b) étude de la population, son volume, sa densité, sa disposition sur le sol;

2. Physiologie sociale:

a) sociologie religieuse;
b) sociologie morale;
c) sociologie juridique;
d) sociologie économique;
e) sociologie linguistique;
f) sociologie esthétique.

3. Sociologie générale.

Cette dernière section, selon Durkheim, est «la partie philosophique de la science» construisant la synthèse des lois particulières préalablement découvertes: c'est pourquoi elle ne peut venir qu'en dernier lieu.

Il y a beaucoup à retenir dans cette classification; en laissant tomber la dernière section qui répond à la conception positiviste de la philosophie, on peut aisément adopter les deux autres comme premières subdivisions des grandes classifications que nous avons proposées.

§1321) 2. - Place de l'économie positive. La science économique, à cause de son caractère plus avancé, tend spontanément à l'autonomie, cherchant parfois à expliquer les phénomènes qui la concernent par des causes uniquement économiques: c'était le défaut surtout des premiers économistes libéraux, procédant a priori à partir de quelques définitions centrées sur celle de l'«homo oeconomicus». En fait, par sa généralité, l'économie positive appartient de droit à la sociologie, et il y a lieu de lui appliquer les remarques méthodologiques faites plus haut, en particulier sur la complexité des causes explicatives. Il est évident, par exemple, que les phénomènes de l'échange et la loi de l'offre et de la demande sont souvent modifiés par des facteurs religieux et moraux. Il reste donc, du point de vue positif, plus d'un aspect à compléter dans la science économique.

Mais cette étude ne semble pas constituer une des grandes sections de la sociologie: elle concerne plutôt les subdivisions, soulevant des problèmes techniques pour un aspect particulier de la vie sociale. Elle regarde surtout les sociétés intermédiaires: groupes occasionnels comme les marchés, ou associations organisées, sociétés capitalistes ou corporatives, etc.; mais elle peut aussi regarder la famille ou l'État. En chaque cas, d'ailleurs, elle ne prend qu'un aspect fragmentaire: la satisfaction de nos besoins matériels; et il est nécessaire en sociologie de le compléter par l'étude des autres aspects, en montrant leurs rapports mutuels. Mais comme les recherches, à ce point de vue qui était spécialement favorable, ont déjà donné des résultats appréciables, il convient, en pratique, de les rassembler en un même chapitre, comme nous l'avons fait.

Article 2. Les grands problèmes sociologiques.

b118) Bibliographie spéciale (Les grands problèmes sociologiques)

§1322). Il n'est pas possible actuellement de donner une synthèse des multiples recherches en cours, très variées et souvent à peine ébauchées, et à des points de vue divergents, inspirés par les diverses écoles de philosophie.

Nous nous contenterons de donner quelques exemples concernant les trois grandes divisions indiquées plus haut:

1. - Problèmes de sociologie générale.
2. - Problème de la famille.
3. - Problèmes des sociétés intermédiaires.

1. - Problèmes de sociologie générale.

Proposition 26. 1) Le premier «fait social» est l'existence de sociétés parfaites, caractérisées par leur genre de vie ou sociotype; 2) dans les formes évoluées, on distingue nettement les deux sections: vie religieuse et vie civile, ayant leur structure et leurs lois propres, et des rapports mutuels. 3) on peut signaler comme problèmes généraux ceux de la population et des influences géographiques.

A) Explication.

§1323) 1. - Notions fondamentales. Il convient dès l'abord de préciser la définition de quelques notions fondamentales, en s'en tenant au point de vue de la sociologie, science positive.

1) Fait social. - Il existe des faits sociaux et des sociétés: il n'y a pas à le prouver, mais à le constater; mais il faut préciser par quelques critères d'expérience ce qui donne au fait de la vie humaine ce caractère spécial de «fait social», en sorte qu'il ne peut s'expliquer par les autres sciences, biologie ou psychologie, et demande l'intervention d'une nouvelle science positive: la sociologie.

a) D'abord les seuls sujets où se réalise le fait social sont les personnes humaines individuelles. Il serait vain d'imaginer une âme commune, un «Volkgeist» [°1771] où se réaliserait la vie collective: celle-ci n'a qu'une réalité morale constituée par l'ensemble des activités libres, au moyen desquelles les hommes s'entraident pour réaliser un but commun. Mais ces activités, pour être sociales, doivent s'extérioriser: d'où plusieurs autres caractères.

b) Conditions matérielles: toute activité sociale se déploie en un lieu donné, (en montagne, dans la plaine fertile, dans les bois, etc.) qui lui impose ses conditions, en même temps que le climat et autres circonstances matérielles: car pour entrer en communication, les hommes doivent sortir de leur vie intérieure personnelle et leur rencontre est nécessairement conditionnée par les éléments matériels où elle s'effectue.

c) Exécution commune: mais le lieu n'est qu'une condition passive; l'élément actif du fait social est le travail des hommes qui, à l'aide d'instruments toujours plus efficaces dus à la technique, plient la nature à leur désir et réalisent en commun leur but. Cet élément est l'aspect le plus visible, laissant des traces empreintes dans les monuments, les villes, les usines, les routes, etc., et dans tous les événements de l'histoire.

d) Aspect psychologique: cependant, un dernier aspect, plus caché, mais très influent, se révèle à l'analyse: c'est l'adoption d'un but commun. Cette adoption est une entente intellectuelle, explicite ou tacite, sur le résultat à obtenir, et surtout décision ferme des volontés d'y tendre efficacement; c'est là un fait psychologique personnel, où intervient la liberté, mais sans lequel nul fait social ne pourrait naître. Notons d'ailleurs que pour déclencher celui-ci, l'adoption personnelle doit porter sur un but commun: et c'est ici que s'exercent les multiples influences par lesquelles est sauvegardé, comme nous l'avons dit [§137, sq.], le déterminisme qui fonde la sociologie, science positive. Ce but commun est d'abord celui même de la vie, qui devrait être le même pour tous, mais qui du moins ne reste jamais purement individuel, et constitue un des plus puissants facteurs d'associabilité pour ceux qui l'adoptent d'un commun accord: c'est ce qu'on peut appeler la «représentation de la vie» (Weltanchauung) [°1772].

Cette description est franchement finaliste et rejoint la définition donnée en morale de la société [§1118]. mais nous prenons ici, en science positive, cette adoption d'un but commun, comme un fait psychologique humain, dûment constaté par expérience comme élément constitutif du fait social. Nous laisserons à la morale le soin de l'apprécier comme valeur, de déclarer tel but bon ou mauvais, et son acceptation, vertu ou vice; mais il est impossible de définir l'objet même de la sociologie en excluant cet aspect de psychologie finaliste [°1773].

Il suit de là que toute la psychologie expérimentale de l'homme est nécessaire à la sociologie, non pas pour ramener l'une à l'autre mais comme un instrument indispensable pour saisir et expliquer les faits sociaux; car si les faits purement et totalement sociaux sont rares, la plupart de nos activités humaines ont un aspect social: elles constituent ainsi un même objet matériel, un même fait d'expérience, sur lequel portent à deux points de vue distincts deux sciences positives: la psychologie et la sociologie.

Nous définirons donc le fait social: «toute activité proprement humaine par laquelle plusieurs personnes, ayant adopté un but commun travaillent de concert à le réaliser dans un milieu matériel donné». Et, comme la suite le montrera mieux, nous prendrons cette définition en deux sens: 1) un sens strict ou plénier, pour désigner une coopération de plusieurs personnes; 2) au sens large ou élémentaire, pour désigner un simple élément du fait plénier [°1774].

2) La société: - Le premier fait social que l'on constate est l'existence de groupes humains plus ou moins vastes, durables et indépendants, dont les membres s'entraident pour la satisfaction de leurs besoins les plus essentiels, de façon à se suffire à eux-mêmes comme groupe. Ainsi vivaient, par exemple, les tribus africaines des pygmées, ou la grande masse de l'URSS; tous les États modernes en sont aussi un exemple, malgré leurs relations de plus en plus étroites qui tendraient à réaliser pour l'humanité entière un seul groupe de ce genre. C'est là, semble-t-il, le fait fondamental: il est l'objet de ce qu'on peut nommer la sociologie générale [°1775] qui doit en déterminer les éléments et en chercher les lois d'évolution.

Nous l'appellerons la société parfaite ou simplement «la société» que nous définirons: «un groupement d'hommes organisés en vue de se suffire à eux-mêmes dans toutes les circonstances de la vie».

3) Les sociotypes. - Les groupes ainsi reconnus peuvent d'abord être décrits pour les distinguer entre eux; ils ont, en effet, chacun un genre caractéristique qu'on peut appeler un «sociotype» que nous définirons: «l'aspect général que présente l'ensemble des comportements habituels des membres d'une société» [°1776]. Pour les établir, on peut considérer les sociétés soit dans leur existence actuelle, soit aussi dans leur évolution historique. À ce dernier point de vue, comme il y a un rapport évident entre le genre de vie d'un peuple et son degré de civilisation, l'étude a fait apparaître pour certains ethnologues, comme W. Schmidt, ce qu'ils appellent des «cycles culturels» qu'on peut définir: «des complexes indépendants et caractérisés d'éléments culturels».

La classification des sociotypes est très complexe; leur description est souvent formée de traits valables pour l'ensemble avec de nombreuses exceptions. Signalons du moins la division courante des sociotypes génériques, fondée sur les diverses manières de satisfaire aux besoins les plus fondamentaux de la vie: la nourriture et le vêtement [°1777]. On distingue:

a) Les collecteurs, tels que les Bochimans de l'Afrique du Sud, les Teda du Sahara, les Indiens des Montagnes Rocheuses, etc., qui ne cultivent, ni ne domestiquent, mais se nourrissent des fruits naturels ou des animaux (capture) qu'ils mangent crus, car ils ignorent l'art de produire le feu. Ils ne font pas de réserves, n'ont pas de maison, fort peu d'ustensiles, à cause de leurs fréquentes migrations, et sont sans organisations politiques.

b) Les chasseurs, comme les Esquimaux, les Négritos, les Hottentots, etc. qui se servent d'armes et cuisent leur nourriture. L'exercice de la chasse développe les qualités de bravoure, de réflexion, de sang-froid, et intensifie la collaboration. D'où un début d'organisation, parfois aussi nécessitée par la guerre, où les plus braves deviennent chefs. Mais ils sont pauvres; et cette pauvreté autant que leur vertu exige la monogamie.

c) Les pasteurs, tels que les Arabes, les Soudanais, les Mongols, etc., riches des grands troupeaux au soin desquels ils consacrent leur vie; ils ont des tentes très bien meublées; leurs migrations ne sont pas capricieuses comme celles des chasseurs: déterminées par l'exhaustion des pâturages et le régime des pluies, ils se déplacent au rythme lent de leurs bêtes, emportant avec eux toutes leurs richesses. Souvent, ils sont batailleurs et s'adonnent aux razzias.

d) Les agriculteurs, comme les Noirs et les Chinois, sédentaires évidemment; ils se rassemblent souvent en groupes de familles de 200 à 300 têtes, et choisissent un terrain d'exploitation, d'abord en propriété collective. Une première division de travail s'opère, souvent entre femmes et hommes; les uns allant aux champs, les autres s'occupant de la ferme, parfois aussi de la fabrication des instruments aratoires. Ils sont pacifiques et travailleurs, et ils s'enrichissent; alors, proie facile des voisins belliqueux, ils sont contraints de subir leur empire et de les nourrir, jusqu'à ce que leur obstination finisse par les repousser, comme les Chinois firent des Mongols, et les Russes des tribus turques.

e) Les industriels, dont l'ère est celle des nations modernes; ils se fondent sur la division du travail et la monnaie; peu à peu la technique, en utilisant ces deux moyens, multiplie les rapports et les institutions pour aboutir au vaste mécanisme économique actuel, national et international, qui constitue une forme de vie bien caractéristique.

Ces cinq genres de sociotypes ne manquent certes pas de fondement réel, mais ils ne sont que des schémas qu'il faudrait pour chaque cas compléter. Nous n'avons pas signalé l'aspect religieux qui ne semble guère en rapport avec les traits économiques. Les diverses formes peuvent aussi se mélanger, et certaines tribus passent de l'une à l'autre; ainsi, les Cheyennes, cultivateurs qui résidaient au nord du Lac Supérieur, sont devenus chasseurs lors de la conquête européenne; quand les Blancs eurent, plus tard, décimé les chasses de bisons, les indigènes redevinrent agriculteurs [°1778].

§1324) 2. - Divisions essentielles. La «société» définie comme groupement en vue d'atteindre le but de la vie, doit normalement comporter un aspect religieux, comme un aspect moral, à côté de nombreux points de vue profanes dont les principaux sont d'ordre économique et politique. Les conclusions «scientifiques» de la philosophie morale nous en donnent la raison [§1072 et §1133, sq.], et l'observation positive le confirme pleinement. Jusqu'à ce jour, l'histoire n'a jamais constaté l'existence d'une société parfaite au sens défini plus haut, qui n'eût aucune religion. Très souvent même, les deux aspects profanes et religieux sont inséparablement fusionnés. C'est la règle pour toutes les sociétés peu évoluées; la théocratie juive en est un exemple: la loi de Moïse était à la fois un code moral, judiciaire, politique et religieux. Les anciennes sociétés païennes n'étaient pas différentes; la fondation d'une ville, comme celle de Rome, était un acte religieux, établissant le début simultané du culte du dieu national et de la vie civile de la cité; les empereurs étaient à la fois grands-prêtres et chefs politiques et la loi punissait le renoncement au culte païen comme un crime contre la patrie. Un phénomène tout semblable a persévéré jusqu'à nos jours dans les pays chrétiens à Église nationale, comme la Grande Bretagne.

Cependant, les formes plus évoluées des sociotypes modernes offrent une tendance très nette à la séparation; et celle-ci se rattache à deux causes qui agissent dans le même sens: la doctrine de l'Église catholique et le laïcisme des gouvernants. Nous ne prenons pas ici la doctrine catholique au point de vue de sa vérité, établie en science apologétique; mais si la «représentation de la vie» est, comme nous l'avons dit, un élément très influent du fait social, l'idée très précise que se forme l'Église catholique de sa mission, selon l'enseignement du Christ, aura inévitablement d'importantes conséquences sociales. L'Église est une société visible, certes, mais dont l'unique but est supraterrestre: la garde des vérités surnaturelles et l'effusion de la vie morale de la grâce dans toutes les âmes de bonne volonté. Sans cette idée directrice, un traité tel que les «Accords de Latran» par exemple, serait inintelligible; et malgré bien des nuances ou même des contradictions dues aux comportements variés des «hommes d'Église», cette doctrine fermement maintenue reste une force sociale qui a toujours agi et agit de plus en plus dans le sens de la distinction et d'une tolérance très large de l'Église à l'égard de toutes les formes possibles de la vie civile.

D'autre part, la «vision du monde» philosophique et scientifique, surtout depuis Descartes et le positivisme, considère le but de la vie humaine, la civilisation terrestre, comme oeuvre de la pure raison, pleinement distincte des influences religieuses, déclarées mystiques, et rejetées dans l'ordre du sentiment ou de la vie privée. C'est là un aspect incontestable du grand fait social de la laïcisation des gouvernements, soit qu'ils respectent les organisations religieuses, comme aux États-Unis [°1779], soit qu'ils essaient de les anéantir comme la République soviétique établie en Russie en 1917 par un groupe d'athées militants. Ce dernier cas, d'ailleurs, est moins un exemple de société sans religion qu'un cas bien marqué de séparation; car l'action des «sans-Dieu» n'a nullement réussi à détruire la religion du peuple russe, tellement que Staline en 1943 a dû composer avec elle en reconnaissant officiellement le patriarche orthodoxe et son Église.

Ce double fait doit amener le sociologue à considérer à part ces deux sections de la société: vie religieuse et vie civile, en caractérisant leur structure spéciale et en cherchant leurs lois propres d'évolution; mais aussi leurs relations mutuelles, car des rapports nombreux et intimes sont inévitables, parce que les membres des deux sociétés sont les mêmes, et parce qu'il existe des domaines mixtes, intéressant à la fois le but supraterrestre de l'Église et le but temporel de l'État: c'est le cas en particulier de nombreuses institutions et lois morales, de l'éducation et de l'instruction: source de nombreux conflits dont la sociologie peut étudier l'origine et l'évolution.

L'aspect moral est revendiqué par la religion: à juste titre, le fondement du bien moral étant la gloire de Dieu. Mais il y a ici en sociologie positive une difficulté de méthode. La position de Durkheim, ramenant toute la moralité à un fait social dont la science positive donnerait l'explication exhaustive, est manifestement opposée à l'esprit même de la science positive: elle s'inspire d'un «a priori» rationaliste et antimétaphysique injustifiable. On doit maintenir la légitimité de la science morale normative, et réserver ses thèses et ses explications comme un complément indispensable. Mais il est légitime aussi de considérer d'abord la vie morale, par abstraction, au seul point de vue positif des faits d'expérience; et sous cet aspect, ils relèvent soit de la psychologie, soit surtout de la sociologie qui en étudie les multiples manifestations collectives pour les classer et en dégager les lois; nous en aurons un exemple à propos de la famille.

La morale engendre le droit, avec les lois, les tribunaux, les sanctions, et ses institutions variées que l'on retrouve également des deux côtés: droit ecclésiastique et droit civil. Nous ne pouvons ici qu'indiquer ce vaste programme d'études sociologiques spéciales; disons seulement que pour le mener à bien dans le domaine religieux, il est nécessaire de tenir compte de la qualité des sentiments et des convictions en cause. Les auteurs rationalistes, par exemple, rapprocheront le culte des saints chez les catholiques du culte païen des idoles; ils assimileront la croyance en l'Eucharistie, aux croyances magiques, où l'on enchaîne la divinité à un objet, l'eau de Lourdes qui fait des miracles, aux fontaines sacrées avec leurs nymphes, etc. Mais parce qu'ils négligent la différence radicale des doctrines et des croyances en jeu, ils laissent échapper une part essentielle du fait social: l'aspect «vision du monde» qui transforme tout; et ils se condamnent à des classifications totalement inexactes; et à de graves erreurs sur les causes et les lois.

§1325) 3. - Exemples de problèmes généraux. La définition que nous avons donnée du fait social suggère les deux problèmes que nous proposons à titre d'exemple: celui de la population, ou le nombre de personnes rassemblées dans un but commun; et celui des influences géographiques, ou le lieu matériel dans lequel ces personnes vont réaliser leur but.

1) La population: Cet élément primordial de toute société suggère surtout une étude au point de vue quantitatif, où il faut d'abord distinguer le nombre et la densité. Le nombre est simplement le total des individus appartenant à une société: le recensement l'établit aisément, dans les sociétés évoluées du moins, grâce aux registres d'état civil.

La densité désigne en générai le nombre plus ou moins grand d'hommes vivant dans un espace donné. Mais cette notion prête à critique: si on l'obtient en divisant le nombre des habitants par le nombre de Kilomètres carrés du pays, comment comparer le cas de la Belgique, par exemple, avec l'Égypte et sa riche vallée du Nil bordée de déserts? En Belgique même, la moyenne n'indique nullement la densité réelle, en Ardenne ou en Borinage. La meilleure base pour déterminer la densité semble être la fréquence plus ou moins grande des rapports entre les hommes, qui produit ce qu'on appellera la «densité sociale» [°1780].

Comme préliminaires, on peut poser le problème de la population mondiale que soulevait à leur point de vue les économistes [§1226]. Cette population semble en augmentation continue. «De 1886 à 1930. elle est passée de 1.483 à 2.052 millions, suivant une parabole à première vue régulière. Mais il n'en est plus ainsi en considérant chaque continent. Si la population doublait et davantage en Amérique du Nord et du Sud, l'augmentation fut plus lente en Europe et en Asie. Quant à l'Afrique, elle déclina de 197 millions (1886) à 132 millions (1920), pour remonter depuis 1930 à 147 millions» [°1781]. Aux calculs de Malthus qui faisait doubler la population en 25 ans, on objecte que pour supputer l'accroissement naturel, il ne faut pas tabler sur l'ensemble de la population, mais sur le nombre de femmes en âge d'être fécondes. À supposer un nombre moyen de quatre enfants par ménage, la période de doublement est de 139 ans [°1782]. Il n'y a donc pas de loi d'accroissement mondial [°1783].

Quant au groupe naturel de chaque «société», après une période d'essor, puis de stabilité, on y voit souvent une baisse, comme ce fut le cas de plusieurs nations européennes (France, Angleterre, Belgique, etc.). Mais cette courbe est sujette à des variations diverses, et c'est en vain qu'on a cherché une loi en l'expliquant par l'influence des ressources nécessaires à la population. Nous sommes en présence d'un phénomène familial et moral que nous retrouverons au paragraphe suivant.

En considérant une société établie en un lieu donné, se pose le problème du peuplement: il existe d'abord un seuil de peuplement, c'est-à-dire, un nombre minimum d'habitants distribués selon le sexe et les professions, de façon à assurer la durée du groupe. Certaines tribus indépendantes trop peu ouvertes à la civilisation finissent par tomber au-dessous de ce seuil et disparaissent. Ainsi celle des Tasmaniens, «réduite en 1885 à 118 têtes, s'éteignit en 1904 dans le chef d'une vieille femme. Un destin semblable guette les Esquimaux, les Lapons, les Pygmées, les Boschimans et les Peaux-rouges» [°1784].

On peut chercher quel est le meilleur peuplement, en se mettant à divers points de vue, par exemple, pour les besoins de la défense du territoire, ou de la guerre, ou de l'expansion impériale; le plus commun est le point de vue économique. L'idéal est que la population fournisse à la productivité, dans les conditions techniques données, «une quantité de force suffisante pour exploiter au mieux les ressources disponibles et les employer toutes» [°1784]. Mais cet équilibre est très instable, surtout a cause des surprises de la technique; et celle-ci, d'autre part, unie au progrès des relations internationales, peut suppléer au manque soit de ressources, soit de bras.

Cependant, il y a des états bien caractérisés soit de sous-peuplement, soit de surpeuplement. Le premier existe souvent au début de l'occupation, comme celui de l'Argentine, du Brésil, du Mexique; il peut aussi résulter de la dénatalité, comme en France. Le second a deux sources: ou la croissance trop rapide du nombre d'habitants pour les ressources du sol, ou la diminution de la production, quand la population se maintient; il peut causer des famines endémiques, comme en Chine et dans les Indes, quand les transports non encore organisés, ne peuvent y remédier. On constate en général une loi de déplacement de populations qui vont des pays surpeuplés vers les sous-peuplés, soit par immigration pacifique, soit aussi par la guerre.

§1326). La densité de la population a surtout des aspects sociologiques en considérant la situation des campagnes où les relations sont plus rares, et celle des grandes villes modernes ou «macropoles» qui dépassent largement le million, où la fréquence et la variété des rapports sociaux donnent un aspect vraiment nouveau à la vie. Notons d'abord une «loi d'exode» selon laquelle plus une ville est grande, plus elle attire, et plus les campagnes y déversent leurs habitants: elle s'est réalisée pour Rome au début de l'ère chrétienne; et au XIXe siècle pour la plupart des villes d'Europe et d'Amérique du Nord.

Dans toutes les macropoles, telles que Berlin, Paris, Londres, New-York, Chicago, on constate plusieurs traits communs dus à leur densité sociale, où «la multiplicité et la variété des contacts rendent les rapports sociaux plus fugitifs et moins solides en tous domaines» [°1786]. On peut noter:

a) L'instabilité des représentations collectives: d'où les variations rapides des opinions, l'absence de traditions, l'amour des nouveautés, le goût des modes.

b) L'esprit égalitaire: les contacts fréquents entre les gens de diverses conditions effacent les distances; le grand nombre des dignitaires diminue leur importance; un Évêque, roi en son diocèse, passe inaperçu à Rome.

c) L'esprit révolutionnaire: il est le résultat du goût des nouveautés, des tendances égalitaires, joint à la présence de masses compactes qu'il est facile aux meneurs de rassembler pour les opposer victorieusement au pouvoir établi.

d) La fragilité des structures sociales, notamment de la famille: c'est dans les grandes villes que l'on trouve le plus de ménages rompus, de faux ménages et d'enfants illégitimes ou abandonnés, parce qu'il y manque le cadre social solide de la tradition.

De là naît une mentalité citadine, opposée à celle des campagnes, dont les traits principaux sont: un esprit superficiel, mais vif, éveillé et changeant, avec la fierté de sa culture et la facilité de parole qui rend même éloquent; un besoin de distraction qui pousse hors de chez soi vers les foules où l'on se plaît; une sociabilité très prononcée qui multiplie les relations, fût-ce au moyen d'un peu de réclame, et qui fait vivre beaucoup parmi les hommes et leurs usages acquis, mais très peu dans la nature qu'on ignore.

La mentalité rurale au contraire, fruit de rapports plus rares ou même de l'isolement, comporte des moeurs plus rudes et moins policées, un esprit plus lent, mais méditatif et profond; une grande stabilité de caractère et d'habitudes traditionnelles qui frise aisément l'entêtement; peu d'ouverture ou d'éloquence, mais l'amour du silence jusqu'à la taciturnité; une grande prudence en affaires, souvent de la méfiance pour les voisins, un esprit très réaliste prenant les choses comme elles sont pour les améliorer; un solide bon sens et une persévérance obstinée, mais dont l'idéal dépasse rarement la médiocrité.

Enfin, on constate qu'en toute masse humaine suffisamment considérable, c'est la moyenne qui domine pour la taille comme pour l'intelligence et la vertu: les extrêmes dans les deux sens: les génies et les héros comme les idiots et les criminels ne sont qu'une exception ou une minorité.

§1327) 2) Le milieu matériel. On appelle ainsi l'ensemble des influences cosmiques qui, en dehors de l'intervention de l'homme, peuvent influencer la vie sociale. «Les plus importantes sont le climat, les saisons, le sol, le régime des montagnes, des eaux, des vents, des courants marins et magnétiques, la faune et la végétation naturelle, la position, la distance, l'étendue» [°1787]. On peut les ramener à deux: les phénomènes météorologiques et les phénomènes terrestres ou chtoniques.

Toute société humaine se fixe en un lieu donné: c'est une condition, semble-t-il, de sa vie, et certainement de son progrès. Même les tribus nomades, comme les Bédouins, enferment leurs pérégrinations en un espace donné, qui est leur possession collective, et qu'ils défendent contre les tribus voisines: il en est de même pour les Pygmées, dont chaque tribu occupe telle partie de la forêt équatoriale. C'est pourquoi, d'une façon générale, il est incontestable que le milieu exerce une réelle influence sur la vie des peuples, sur leur «sociotype».

Cette influence pourtant est variable et parfois difficile à préciser. Elle est surtout sensible sur les groupes stables et relativement fermés, cas beaucoup plus fréquent autrefois qu'aujourd'hui; mais avant d'indiquer les limites de ce facteur social, nous en noterons une double action, l'une négative ou d'inhibition, l'autre positive ou de formation.

a) Influence négative d'inhibition; on peut la résumer en cette loi empirique:

«Tout comportement social incompatible avec le milieu est éliminé du groupe; et celui-ci disparaît ou émigre si l'incompatibilité atteint ses conditions essentielles de vie».

L'homme, en effet, n'a pas en sa physiologie une marge d'acclimatation sans limite: il s'adapte surtout aux climats tempérés. Il semble pourtant que cette marge s'est développée au cours des siècles en se spécialisant selon les races: ainsi les noirs, grâce à leur tempérament et au pigment sous-cutané qui, en les colorant, les protège contre le soleil, se développent très bien dans le climat tropical où les blancs s'étiolent et périssent; par contre, ils ne résistent pas aux brumes du Nord où des peuples comme les Norvégiens, les Finlandais, les Islandais, ont développé une remarquable civilisation. Ainsi, dans les circonstances actuelles, on peut dire que chaque région attire et retient les races qui lui conviennent, et repousse tes autres.

C'est pourquoi, si le lieu devient incompatible avec les conditions de vie du groupe, il ne reste à celui-ci qu'à périr ou à émigrer. Ainsi, «l'assèchement de l'Asie occidentale a chassé de leur aire ancestrale des tribus sans nombres, et anéanti des civilisations prospères. Le Turkestan et la Mongolie centrale ne furent pas toujours les solitudes qu'ils sont devenus: des cités qui étaient florissantes sont maintenant à jamais enfouies dans le sable» [°1788]. Les migrations, comme les invasions barbares, peuvent avoir d'autres causes: le goût de l'aventure, surtout le surpeuplement; celles que produit l'incompatibilité du lieu ont en propre d'affecter le groupe social tout entier.

L'influence d'inhibition du milieu s'exerce aussi sur les comportements particuliers: comme sur le mode de construction des habitations, de chauffage, d'habillement, de nourriture, de profession et de vie économique; et ici, l'influence semble d'abord plus positive que négative: ne sont-ce pas les ressources de la forêt qui font les sociotypes des collecteurs ou chasseurs; celles des plaines qui produisent les agriculteurs; les richesses du sol en minerais qui font les peuples industriels? Mais à y regarder de près, cette influence, sous son aspect positif, n'est jamais décisive; elle comporte d'innombrables exceptions: les mêmes lieux, comme les plaines de l'Euphrate ont vu se succéder des civilisations très diverses, même dans leur aspect économique; les indigènes du Congo, malgré les riches minerais de leur sol, ne seraient peut-être jamais devenus industriels sans les blancs, etc.; car le facteur essentiel ici est d'ordre psychologique: c'est le troisième élément du fait social, la «vision du monde» qui, positivement, s'impose aux lieux. Mais l'influence de ceux-ci reste décisive sous sa forme négative d'inhibition. Jamais, par exemple, on ne s'habillera au Congo avec les manteaux, fourrures et autres habits d'hiver; jamais on n'installera une ferme au Sahara: tout comportement social incompatible avec le milieu est éliminé.

b) Influence positive: le milieu cependant agit positivement sur la vie sociale, mais d'une façon moins rigide et pour ainsi dire en puissance et hypothétiquement. Il est capable de déterminer le mode de vie, et l'on peut prévoir en quel sens: la découverte d'un gisement de charbon en Campine y appelait une vie industrielle, par exemple. Mais le passage à l'acte dépend d'autres facteurs, principalement du degré d'évolution économique et technique, et des qualités des habitants. Mais une fois l'hypothèse réalisée, quand un groupe s'est fixé en un milieu par des occupations qui s'y adaptent, on peut établir la loi que ce milieu aura une part importante pour déterminer ses habitudes sociales: et cela par deux aspects:

1. Par les influences météorologiques: le climat imprègne physiquement les gens qui doivent s'y adapter, amollissant par sa douceur, durcissant par ses rigueurs; les images et sensations habituellement éprouvées et contemplées retentissent sur la psychologie; la plaine ensoleillée dispose aux idées claires, mais superficielles; le ciel brumeux, aux pensées méditatives, profondes et obscures. Le regard rêveur du breton diffère du regard énergique et dur du savoyard.

2. Par les conditions terrestres, au moyen soit du métier, qui se traduit en habitudes corporelles si diverses, soit de l'alimentation habituelle qui est une des bases du tempérament. Ces effets sont surtout remarquables lorsque le peuple reste à demeure dans son milieu; les traits communs se fixent ainsi par hérédité et sont à l'origine d'institutions stables.

c) Limite de ces influences: si l'on peut établir un rapport général entre le milieu et le comportement social, il est très difficile de préciser davantage. On peut décrire, par exemple, le type hypothétique du peuple de marchands, habitant la plaine et les embouchures des fleuves, largement ouvert aux échanges, en face du peuple montagnard habitant ses villages repliés sur eux-mêmes; mais il n'y a entre tel lieu et tel sociotype aucun lien nécessaire, aucun déterminisme. Si un groupe d'hommes décide d'exploiter industriellement les richesses en minerais ou en forêt d'une montagne, il s'y installera en villes, aussi ouvertes aux échanges que les gens de la plaine. Le progrès de la civilisation tend précisément à dominer le milieu et à s'en rendre indépendant, par exemple en transportant par toute la terre ce que le sol produit en un point quelconque, en remplaçant par la lumière ou la chaleur artificielle celles que la nature ne fournit plus, etc. Le milieu matériel n'est donc jamais une explication suffisante d'un phénomène social; et pour l'invoquer, il faut que les circonstances soient favorables.

Concluons, avec Haesaert: «Le facteur géographique, plus négatif que positif, plus permissif qu'impératif, ne dirige que rarement la conduite humaine. S'abstenant d'injonctions, il ne fait que des invites; au lieu d'être une cause, il ne fournit que l'occasion. Il offre une chance à l'individu; à celui-ci de la saisir ou de la dédaigner; il lui oppose une résistance, à lui de la déjouer. Possibilisme, oui; probabilisme, parfois; déterminisme, à peine; automatisme, jamais» [°1789].

C) Corollaires.

§1328) 1. - Société et communautés. Plusieurs sociologues se sont efforcés, ces derniers temps, de distinguer ces deux notions; mais leurs conclusions sont fort divergentes, et leurs considérations s'inspirent souvent de points de vue dépassant la science positive et appartenant à la morale. Ainsi J. Leclercq caractérise la communauté populaire comme un groupe naturel tendant spontanément vers ces valeurs humaines de civilisation qui sont le vrai but de la vie [°1790].

P. Perroux, lui aussi, y inclut une conformité aux exigences naturelles qui supposent la loi morale: «La communauté, dit-il, est un tout organique et spontané, oeuvre de l'histoire. Elle hiérarchise des fonctions complémentaires qui suscitent et expriment la fusion des activités et des consciences à l'occasion d'éléments communs et en vue d'objets communs»; et cette description pourrait convenir à la société étudiée en science positive. Mais il ajoute: «Les groupements que nous avons appelés fondamentaux au cours des civilisations historiques: familles, professions, ville, village, sont comme la nation, des communautés par excellence [...] D'autres groupements, tels que les sociétés commerciales, les associations sans but lucratif, les partis politiques, les administrations publiques, les classes sociales, ne sont pas, ou ne sont pas au même degré, des communautés» [°1791]. Le critère de distinction, ici sous-entendu, sans être très clair, semble bien être le caractère plus ou moins essentiel ou naturel du but poursuivi, ce qui dépasse la pure observation positive. - De son côté, Haesaert écrit: «Les communautés sont des groupes humains autarciques, c'est-à-dire capables de se suffire à eux-mêmes» [°1792], et cette définition ne convient plus aux familles, aux professions déclarées plus haut «communautés par excellence».

Vu ces divergences, il semble préférable d'adopter le terme général de «société» pour désigner tout groupement d'hommes réunis en vue d'une fin commune, selon la définition du «fait social», en distinguant ensuite par des précisions successives les diverses formes, depuis la forme suprême de la société autarcique ou parfaite jusqu'à toutes les manifestations, si imparfaites ou passagères soient-elles, comme la foule, la classe, etc. La sociologie positive doit les décrire toutes et en chercher les lois, sans se préoccuper de leur valeur morale ou de leur conformité aux voeux de la nature, mais bien de leur structure plus ou moins solide, et de leur hiérarchie ou de leurs relations mutuelles.

Quant au terme moins clair de «communauté», il semble désigner plutôt la société naturelle, dans son état spontané, encore inorganisé: communauté populaire, professionnelle, et même humaine, ou communauté des nations; mais qui revêt aussi des formes évoluées comme la communauté nationale des États modernes. Il semble donc de soi appartenir au vocabulaire de la morale; en science positive, il devient synonyme de société et perd sa nuance caractéristique.

§1329) 2. - Institutions sociales. Pour étudier pleinement la société, la science positive ne doit pas seulement la considérer dans son ensemble comme fait global, mais aussi en analyser les éléments dont chacun est un fait social digne d'attention, en lui-même et dans ses rapports avec les autres et la société qu'il constitue. Nous retrouvons ici l'institution qui désigne, avons-nous dit [§1299] «tout élément de vie sociale, doué de stabilité et d'organisation juridique». Cette notion, comme celle de «communauté» a sans doute de soi une résonance morale, parce que toute organisation juridique implique l'idée de droit qui relève de la loi morale; mais elle a aussi un aspect expérimental qui en fait l'objet de la sociologie positive, où elle peut apporter quelques lumières et précisions.

Nous distinguerons donc dans l'institution:

a) l'aspect moral qui regarde la valeur soit de ses fondements ou origine, soit de son rôle nécessaire, utile ou libre, par rapport au but de la vie: ainsi la division en institutions naturelles comme la famille ou les professions et la société civile, dont l'organisation dépend de la loi naturelle; et institutions positives fondées sur le droit positif, comme les parlements, les banques, etc., relève de ce point de vue.

b) l'aspect positif qui décrit seulement les caractères de ce fait social sans le juger, mais pour en chercher les lois d'origine et d'évolution. À ce point de vue, toute institution a pour trait essentiel d'exiger un certain degré de perfection dans le fait social, comportant stabilité et organisation, en sorte qu'en deçà il n'y a que des ébauches ou rudiments très imparfaits.

Pour déterminer à quelle section de la sociologie appartient l'étude des institutions ainsi définies, il faut encore distinguer deux cas:

a) Celui où l'institution sociale constitue déjà une société au sens propre, mais considérée comme élément de la société parfaite: ainsi la famille, la profession organisée; elle rentre alors dans la section spéciale convenable.

b) Celui où elle est un simple élément qui s'intègre dans la société comme partie constituante, sans être une société [°1793], comme le langage, la propriété, etc.; et dans ce cas, bien qu'elle intervienne aussi dans les sociétés particulières, il convient de l'étudier surtout en sociologie générale où elle est un instrument d'analyse pour préciser les conditions de structure et de fonctionnement sociaux [°1794].

Ici se place un vaste programme d'études à peine ébauchées. Car à mesure que la société se développe par la multiplication de ses membres et donc de ses besoins, et aussi de ses ressources et de ses activités, les éléments d'abord indistincts et comme ramassés dans leur germe se différencient et se solidifient en multiples institutions. Nous trouvons ainsi:

a) Les institutions religieuses, qui se dégagent de la vie civile, et dans l'Église catholique se multiplient jusqu'à constituer par leur synthèse une société internationale mondiale.

b) Dans la vie civile, les institutions politiques: d'abord, les diverses formes d'États considérés comme dépositaires de l'autorité: Royauté, République, dictature, etc.; puis, en chacune de ces formes, les institutions qui se diversifient selon les pouvoirs: institutions législatives (parlements et codes de lois), judiciaires (tribunaux), coercitives (police, armée, etc.), exécutives (administrations), etc. [°1795].

c) Les institutions culturelles dont la principale est le langage, base de beaucoup d'autres: académies, universités, écoles, instituts de recherches scientifiques, etc.; puis les instituts d'art et de jeux: musées, stades publics, etc.

d) Les institutions économiques qui comportent, outre l'organisation professionnelle [°1796], des éléments plus généraux, et avant tout la propriété.

Chacune de ces institutions dûment classées et définies devrait faire l'objet d'une étude spéciale au double point de vue, statique et dynamique, dans une sociologie générale complète.

§1330) 3. - Sociologie morale et juridique. La morale et le droit, dont nous venons d'indiquer le rôle si important dans l'institution et dans la société, peuvent être eux-mêmes considérés de deux façons:

a) Dans leur nature propre: ils constituent ainsi une science normative unique: l'éthique, dont l'étude du droit positif n'est qu'une section, complétée pourtant par l'art prudent du juriste, très voisin de celui du casuiste, pour assurer la bonne application des règles générales ou des lois aux cas concrets de la vie.

b) Dans leurs manifestations accessibles à l'expérience, et ils sont ainsi un objet de science positive qui appartient en bonne partie à la sociologie. En effet, d'une part, ce qui relève directement de l'introspection est objet de psychologie expérimentale, par exemple, l'analyse des passions et de l'acte humain; d'autre part, le comportement qui relève de l'observation externe constitue d'ordinaire un fait social: par exemple, le respect de la propriété, considéré comme obligation morale. Les normes établies ou règles de morale et de droit possèdent même une sorte de réalité objective par laquelle elles préexistent aux membres actuels de la société et leur survivent, constituant ainsi en un sens un fait social [°1797], et presque une institution.

Au point de vue positif, on peut, semble-t-il, distinguer les normes morales des normes juridiques par leur origine: les premières semblent jaillir spontanément des consciences personnelles, dont l'accord également spontané leur confère un caractère social très efficace; les secondes sont élaborées dans une société parfaite par l'autorité usant de son pouvoir législatif, et les munissant de sanctions pour assurer leur efficacité. Pour l'étude de l'origine et de la formation des normes, nous distinguons donc une sociologie morale et une sociologie juridique.

Mais ces normes ont diverses manifestations sociales, plus ou moins rigides, et leur classification doit être complétée. On trouve ainsi, à côté des règles codifiées qui forment le droit au sens strict, les usages ou coutumes, qui sont des comportements traditionnels acceptés par tous, se perpétuant sous le seul contrôle de l'opinion publique. Les uns sont universels: on les retrouve dans toutes les sociétés, comme l'usage de se saluer, d'invoquer la divinité; les autres sont plus particuliers: ils varient soit avec les diverses civilisations, comme toutes les formes particulières du vêtement, de l'hospitalité, du mariage, etc.; soit dans une même société, avec les diverses classes: ainsi les usages de la cour, des riches, ou ceux des ouvriers. Parmi ces usages particuliers, les moins fixes sont les modes, qu'on peut définir: «des changements temporaires dans le style de certains comportements habituels»; elles règnent sur l'habillement et influencent aussi l'étiquette et la conduite.

Chacune de ces normes a ses lois, non seulement d'origine, mais aussi d'évolution: telle la loi d'équilibre entre la vie et les règles juridiques: celles-ci pour durer doivent s'adapter aux traditions et au caractère du peuple qu'elles régissent: elles se transforment ainsi ou périssent par désuétude; mais si elles s'imposent par le poids de leur autorité sanctionnée, elles peuvent aussi façonner la mentalité du groupe qui les accepte.

Ces diverses études appartiennent à la sociologie générale et sont très légitimes; mais il serait abusif d'en tirer des conclusions opposées à la valeur absolue et immuable des règles fondamentales de la loi naturelle, car cette valeur est indépendante des faits sociaux qui sont parfois (comme l'esclavage chez les peuples païens) des comportements viciés et blâmables.

§1331) 4. - Pathologie sociale. Une étude complète de la société ne considère pas seulement ses propriétés et son progrès, mais aussi sa décadence et les influences hostiles. Sans doute, il ne s'agit pas, comme le voulait Durkheim, de porter un jugement de valeur sur les faits sociaux au point de vue de la destinée humaine: ce jugement est réservé à la science normative morale et dépasse la compétence de la sociologie positive. Mais dans celle-ci, on peut appeler pathologique tout fait social ou élément (comportement ou condition de vie humaine) de soi incompatible avec l'évolution d'une «société parfaite» donnée, et tendant à la ruiner, par exemple le suicide, la révolte. On peut les classer suivant leur origine, en trois groupes:

a) Faits individuels à répercussion sociale, principalement le suicide et les crimes. On les étudie d'ordinaire au point de vue de la morale qui permet de les définir nettement et de proposer les remèdes. On peut aussi les considérer expérimentalement, comme comportements hostiles à la vie sociale. Grâce aux statistiques, on peut mettre en relief certaines constances dans les «courants suicidogènes» ou dans la criminalité; on peut aussi en étudier les causes: lois d'origine et d'évolution.

b) Groupements hostiles à la vie sociale: on les rencontre en cas de révolte d'insurrection, de sédition, qui aboutissent parfois à la révolution, ou changement de régime politique. Les criminels peuvent aussi s'associer, comme les pirates, les gangsters, les détrousseurs de grand chemin: ils forment entre eux de véritables sociétés, avec des règles respectées, mais leur action commune contrecarre directement la vie de la société où ils sont; en celle-ci, ils sont un signe spontané de désagrégation.

c) Faits internationaux: les guerres, les invasions, les grandes expéditions comme les croisades, etc. qui d'abord bouleversent toutes les conditions habituelles de vie sociale, puis aboutissent ordinairement à la destruction de sociétés entières, chutes d'empires et naissance de royaumes nouveaux. Ici encore, outre l'aspect positif, la guerre a un côté moral que nous aborderons plus loin.

Cette classification est un nouveau programme d'études spéciales que requiert une sociologie générale complète.

2. - Problème de la famille.

Proposition 27. 1) La famille, apparaît en toute société comme une institution fondamentale, mais dont la structure prend des formes multiples et variées. 2) Son maintien ou sa désagrégation dépend à la lois de la morale personnelle et d'une loi sociologique qu'on peut, appeler «loi de cohérence».

§1332) 1. - Structure de l'institution familiale. Certains sociologues, mûs par la logique de la théorie de l'évolution supposent au début de l'humanité une société sans famille: la horde, qui serait l'union libre entre consanguins. Les faits réfutent cette hypothèse. Dans toute société autarcique, même les plus primitives (les pygmées, par exemple), il existe des groupements familiaux avec une stabilité et une organisation suffisantes pour qu'ils soient une réelle institution, caractérisée par la coopération persévérante de l'homme et de la femme pour la procréation et l'éducation des enfants qui doivent assurer le renouvellement et le progrès du groupe social.

Mais cette institution revêt de multiples formes, soit dans le passé, soit dans le présent.

1) Dans le passé: il y a en général intime pénétration de l'aspect religieux dans la famille; de là, des règles nombreuses, de formes très diverses et parfois bizarres. L'ethnologie s'est efforcée de les classer, sans réussir encore à les expliquer Signalons:

a) Au point de vue du mariage: certains primitifs admettent l'échange des femmes, soit occasionnellement «au cours de fêtes tribales, ou en cas d'épidémie ou de famine»; soit même régulièrement: «les Esquimaux d'une même station y procèdent par période pour toutes les épouses, ou pour quelques-unes seulement» [°1798]; c'est une sorte de mariage par groupe, mais qui a ses règles fixes.

La polygamie se rencontre sous ses deux formes: la polyandrie, où plusieurs hommes ne possèdent qu'une seule épouse, est plus rare, parce qu'elle empêche la fécondité. On la rencontre pourtant, par exemple au Tibet où les frères puînés deviennent les époux de la femme de l'aîné; mais en n'occupant dans le ménage qu'un rang effacé. La polygynie, où un seul homme a plusieurs femmes, est plus fréquente, souvent comme privilège des riches ou des chefs. Enfin la monogamie est en honneur, surtout chez les plus pauvres, comme les Pygmées. Mais partout certaines règles, comme l'obligation de payer une dot pour avoir la fille, maintiennent une certaine stabilité au mariage.

Parfois aussi il y a des règles, soit d'endogamie, obligeant les membres d'un groupe à se marier entre eux: «chez les Kabyles par exemple, le cousin a sur sa cousine le privilège de nuptialité; ailleurs, il est contraint de l'épouser»; soit d'exogamie plus ou moins compliquée: «chez les Arounta, la moitié de la phratrie est divisée en deux classes. Ses membres sont répartis entre eux suivant le principe que deux générations successives n'appartiennent pas à la même classe. Or, si nul ne peut se marier dans sa moitié, s'il ne peut se marier que dans la moitié dont il ne fait pas partie, il ne peut prendre conjoint que dans une des deux classes qui la composent» [°1799].

b) Au point de vue familial: pour déterminer la parenté, il y a deux systèmes principaux:

1) le système de classification, comme chez les Australiens, se fondant sur l'appartenance à une génération, à une moitié, à une classe. Ainsi tous ceux d'une même génération sont frères et soeurs, traitant de père et mère ceux de la génération précédente et de fils et filles ceux de la suivante;

2) le système généalogique, basé sur la descendance, en usage chez les Sémites et les Aryens. Il peut prendre deux formes: soit le régime matrilinéaire, comme chez les Indiens de l'Amérique du Nord, où la famille avec droit d'héritage, comprend outre la mère et les enfants, l'aïeule maternelle, les tantes et surtout les oncles maternels, tandis que le mari demeure avec son clan et laisse son héritage à sa mère; soit le régime patrilinéaire, plus fréquent [°1800], où l'autorité appartenant au père de famille se transmet par les descendants mâles. Elle est restreinte, quand elle se borne aux descendants non mariés ou non émancipés; étendue ou majeure, quand elle comprend outre les parents et enfants non mariés, les enfants mâles mariés et leurs descendants, auxquels les épouses sont assimilées. Le type en est la famille romaine, la mesnie française de l'époque féodale, et aussi la famille d'été des Esquimaux. Elle se constitue et se fortifie spontanément quand l'autorité civile fait défaut, soit avant sa constitution, comme dans la famille des patriarches bibliques, soit quand elle se désagrège, comme à l'époque féodale. Le chef de famille développe alors son autorité avec ses services; autour de lui s'agglomèrent avec les parents, les alliés, les serviteurs, les clients, les amis; le chef en forme une unité juridique, économique, culturelle et bientôt politique indépendante; car ces groupes peuvent devenir nombreux: au XIIe siècle, certaines mesnies privées comptaient jusqu'à 3000 têtes [°1801].

2) Dans le présent: le mariage monogame est universellement et exclusivement admis par la civilisation moderne, et ce fait social résulte incontestablement du christianisme. Cependant, au point de vue de la stabilité du contrat et de la structure familiale, on constate d'importantes différences; Le Play distinguait trois formes principales:

a) La famille patriarcale, où «tous les fils se marient et s'établissent au foyer paternel. De loin en loin, s'organise un essaim dirigé par un ancien. Mais ces émigrants retiennent les idées, les habitudes, les sentiments et les souvenirs des aïeux. Leur règle de gouvernement est le respect du père et la soumission à la coutume. Elle se rencontre surtout en Orient» [°1802].

b) La famille instable, à l'opposé, fréquente en Occident, et surtout aux États-Unis, où les enfants quittent séparément la maison paternelle dès qu'ils peuvent se suffire. «Elle se reconnaît à quelques caractères communs. Elle se constitue par l'union de deux adultes émancipés, s'accroît par la naissance des enfants, s'amoindrit par les départs successifs de la nouvelle génération, et se dissout enfin sans laisser aucune trace, par la mort précoce des parents abandonnés» [°1803].

c) La famille-souche, sorte de milieu entre les deux précédentes. «Un des enfants marié près des parents vit en communauté avec eux et perpétue avec leur concours la tradition des ancêtres; les autres enfants s'établissent au dehors ou gardent le célibat au foyer paternel. L'héritier a de lourds devoirs, mais jouit d'une haute considération» [°1804]. On la rencontre, par exemple, en France; mais tandis que le droit d'aînesse, sous l'ancien régime, la favorisait, la loi de partage des héritages lui met un sérieux obstacle.

§1333) 2. - Loi d'évolution. La permanence de l'institution familiale en ses traits essentiels sous ces multiples variations s'explique par sa conformité avec les instincts les plus profonds de l'humanité, n'entraînant pas seulement l'union des sexes pour la génération, mais créant chez les parents, avec des dispositions spontanées d'affection pour les enfants, le sentiment du devoir d'éducation qui réclame une coopération durable. Cette permanence s'explique aussi par son évidente nécessité pour le recrutement du groupe social, attirant la sollicitude des gouvernants et la protection des lois. Finalement, cette permanence s'explique surtout par l'influence religieuse et tout spécialement depuis l'ère chrétienne, par la doctrine très ferme de l'Église catholique sur l'unité et l'indissolubilité du mariage. Sans entrer dans l'appréciation morale des vertus ou des vices engagés, la sociologie positive doit reconnaître ce fait. Elle peut établir, dans le sens de la «pathologie sociale» précisé plus haut [§1331] que l'observation des règles prescrites par la morale catholique maintient l'institution familiale en assurant sa stabilité et sa fécondité, tandis que leur abandon entraîne la décadence, par la multiplication des divorces qui désorganise le groupe, et par la stérilité des mariages qui aboutit au fléau de la dénatalité.

On peut ici établir une loi sociologique qu'on peut appeler loi de cohérence: «C'est la fidélité générale convaincue à tous les devoirs familiaux qui maintient l'institution et l'entoure d'une atmosphère sociale favorable. La violation habituelle acceptée par le groupe sur un seul point entraîne infailliblement la ruine totale et crée bientôt des conditions sociales antifamiliales».

À l'analyse, selon P. Bureau, cinq devoirs essentiels règlent l'évolution normale de l'institution familiale au sein de la société:

a) le devoir de la chasteté avant le mariage;

b) le devoir d'entrer dans le mariage pour contribuer au bien commun, à moins de garder le célibat précisément pour mieux s'y dévouer;

c) le devoir de fidélité, acceptant l'indissolubilité du mariage;

d) le devoir de loyauté dans les relations conjugales, excluant tout adultère et tout moyen anticonceptionnel;

e) le devoir de la continence dans le mariage en certaines circonstances qui demandent une restriction volontaire de la natalité [°1805].

Tous ces devoirs sont clairement imposés par la morale catholique avec l'autorité de la Révélation divine; et la morale philosophique elle-même en montre l'accord profond avec la loi naturelle qu'ils prolongent et garantissent [§1121]. Au point de vie sociologique, il est clair que leur observation généralisée maintient et favorise la famille monogamique qui est à la base de la société moderne. Mais ce qu'il faut mettre en relief, c'est la solidarité de ces cinq règles, en sorte que le fléchissement de l'une d'elles entraîne la ruine de toutes les autres et de la famille. C'est un fait constaté, lorsqu'on cherche en particulier les causes de la dénatalité croissante en France, en Wallonie, et en divers pays au XIXe siècle. Par exemple, la propagande néomalthusienne, qui prône les moyens anticonceptionnels en insistant sur des raisons de sage prudence économique ou autre, aurait pu, en théorie, aboutir à des familles normales avec moyenne de 4 ou 5 enfants; on constate qu'elle produit l'exclusion totale ou l'admission d'un, parfois de deux enfants, avec augmentation sérieuse des avortements. De même, l'admission du divorce par la loi française de 1884 aurait pu, en théorie, fonctionner comme «soupape de sûreté» et aider la stabilité générale de l'institution. On constate, au contraire, que durant les 30 années qui ont suivi, l'infécondité volontaire s'est beaucoup développée, l'adultère est devenu plus fréquent et le nombre des divorces s'est accru considérablement, passant de 1657 en 1884, à 7700 en 1895, 10860 en 1905, et 16335 en 1913 [°1806].

L'explication de cette loi est d'ordre psychologique: les cinq règles de la morale familiale sont des éléments constitutifs d'une «vision du monde» et du but de la vie, où tout se tient en fonction des exigences de la gloire de Dieu. Renoncer à un seul des éléments, c'est changer implicitement cette vision cohérente de sa destinée. L'habitude, l'opinion, les institutions sociales créées jusque là et favorisant l'ancienne conception peuvent maintenir un certain temps les autres points: par exemple, les ménages volontairement stériles s'abstiendront du divorce; mais cette permanence est fragile. La nouvelle conception a aussi sa cohérence qui ruine bientôt les autres règles. Alors apparaîssent une nouvelle mentalité commune, la force des exemples, certains faits sociaux, comme l'incidence des impôts, qui renforcent le courant antifamilial.

Le cinquième devoir de la continence dans le mariage se réfère à la loi sociologique mise en évidence par Malthus que «la progression de la population tend naturellement à être beaucoup plus rapide que celle des subsistances». Sous cette forme générale, elle est incontestable, comme l'ont reconnu beaucoup d'économistes. L'objection que nous avons signalée [§1325] ne porte guère, car selon l'expérience et la physiologie, la fécondité spontanée de la femme donnerait, non pas 5 ou 6 enfants, mais 10, 18 ou 20 enfants. Quant aux faits, ils confirment pleinement la loi en mettant en relief l'efficacité des freins signalés par Malthus: soit la «misère», c'est-à-dire la mortalité intense due à divers fléaux, maladies, guerres, famines, etc.; soit le «vice», en particulier l'emploi des moyens anticonceptionnels [°1807]. Il reste donc certain, au point de vue de la sociologie familiale, que la loi de Malthus s'applique; et l'on peut poser la question s'il ne convient pas de remplacer le frein de la misère et du vice par celui de la limitation volontaire, par la continence dans le mariage.

La réponse n'est pas douteuse, mais elle n'appartient plus à la science positive. C'est à la morale de montrer qu'il y a là un vrai devoir de butance, parce que la Providence a soumis l'exercice de nos instincts à la direction de notre raison, et que ce devoir ne peut légitimement s'accomplir que par l'acceptation de la continence dans le mariage, si les ressources de la famille, ou d'autres circonstances (santé de la mère, situation sociale, etc.) ne lui permet plus raisonnablement de s'accroître. Notons seulement que la loi de cohérence établie en sociologie montre que seule cette solution de morale catholique maintient l'institution familiale, et assure ainsi le progrès social.

3. - Problème des sociétés intermédiaires.

Proposition 28. 1) Entre la famille et l'État vivent toujours un certain nombre de sociétés intermédiaires dont la meilleure classification se base, semble-t-il, sur le sens et le degré de leur synergie. 2) On y rencontre une loi de nivellement psychologique qui se manifeste surtout dans la masse.

A) Explication et preuve.

§1334) 1. - Classification. Entre les deux grands faits sociaux dont nous venons de parler: l'État ou société parfaite, et la famille, l'observation constate l'existence de groupements intermédiaires, multiples et très variés, plus larges que la famille dont ils rassemblent plusieurs chefs ou plusieurs membres; mais vivant à l'intérieur d'une société parfaite dont ils se considèrent comme membres ou parties. Par exemple, les sociétés de musique, les sociétés commerciales, les classes sociales, etc. Ces groupes constituent d'authentiques «faits sociaux» selon la définition donnée plus haut [§1323], mais ils méritent une étude à part comme faits sociaux au sens strict ou vraies sociétés.

Les analyses positives précédentes nous permettent en effet de mieux comprendre la distinction entre les deux sortes d'objets sociologiques appelés «faits sociaux», savoir le fait social élémentaire ou au sens large, et le fait social au sens strict, qu'on pourrait appeler «plénier», ou «organique», ou, en un sens, «autonome».

a) Le fait social au sens strict qui réalise pleinement la définition donnée, est celui qui est constitué par l'union de plusieurs personnes travaillant de concert à réaliser un but adopté en commun. Ainsi la famille, et surtout la société parfaite ou l'État. Ce qui caractérise ce fait est la présence d'un but spécial, adopté et poursuivi en commun; et comme à ce point de vue le groupe acquiert une certaine indépendance ou personnalité propre qui le distingue des autres, on peut l'appeler «fait social autonome ou plénier» - ou encore «organique», parce que les coopérateurs apportent toujours des ressources diverses qui doivent s'harmoniser vers le même but. Par exemple, il y aura toujours, un chef et des exécutants. Ce fait social plénier désigne donc la société en général, dont les deux premières réalisations spécifiques, constatées parmi les hommes, sont la société familiale et la société parfaite ou politique.

b) Le fait social au sens large ou élémentaire désigne tout comportement humain qui entre comme partie intégrante ou élément dans le fait social plénier, ou même toute condition ou circonstance qui permet un tel comportement. Par exemple, le langage, le droit, la propriété, la population prise au seul point de vue numérique, ou même les guerres et les révolutions sont des faits sociaux au sens large: leur étude se rattache naturellement à la société (fait social organique) dont ils font partie intégrante [°1808].

Or les groupements dont il s'agit en cette troisième section doivent constituer eux aussi des faits sociaux pléniers, ou de vraies sociétés. Nous les distinguerons donc d'après la poursuite d'un but commun spécial, ou ce qu'on appelle leur synergie [°1809]: celle-ci, en effet, structure sociale fondamentale, est précisément «un ensemble d'activités humaines de plusieurs personnes avec leurs conditions matérielles et mentales, coordonnées en système pour réaliser un but commun». Ce système synergique n'est en soi rien d'autre qu'une émanation active ou dynamique des divers membres du groupe; mais par leur union, ces activités individuelles produisent des résultats qui dépassent les forces de chaque associé, et ainsi la synergie apparaît sous forme de réalité objective supérieure qui les domine. C'est cet être «sui generis» dont parle Durkheim comme objet de la sociologie.

On peut y distinguer deux aspects: le sens de la synergie, ou le but commun par lequel la société se constitue autonome et distincte des autres; et le degré de synergie, sa perfection plus ou moins grande selon sa durée et surtout selon son organisation (spontanée, simplement coutumière ou juridiquement déterminée), de façon à en faire une institution stable. Nous distinguerons donc cinq groupes de sociétés intermédiaires, d'après leurs buts: généraux, familiaux, professionnels, culturels et religieux; et dans chaque groupe, nous classerons éventuellement les sociétés d'après leur degré de synergie.

1) Sociétés à buts généraux:

a) La masse: un grand nombre d'hommes rassemblés un jour d'été au bois de Boulogne pour se reposer individuellement, ou un jour de marché pour faire chacun leurs emplettes, ne constituent pas encore une société. Mais si la multitude, sous une impulsion quelconque, comme dans les grandes assemblées organisées par Hitler, prend une âme commune et vibre à l'unisson, on passe à une première forme sociale qu'on peut appeler la masse.

La terminologie sur ce point n'est pas encore bien fixée: «Les hommes, dit Haesaert [°1810], réunis en grand nombre, sont une multitude quand rien d'autre ne les distingue; avec la presse qui s'y ajoute ordinairement, ils deviennent foule [°1811]; formant corps pour délibérer, ils sont une assemblée; un public, tant qu'il ne s'agit que de voir et d'écouter. La masse, elle, est un agglomérat».

Prise en ce sens, la masse demande deux conditions: un nombre assez considérable de participants, et surtout un idéal commun capable d'unifier les âmes. Ce deuxième élément est essentiel: il suppose une préparation de propagande, d'éducation, etc. par laquelle les individus massés seront prêts à fusionner; et il est proprement le but commun adopté par le groupe qui se constitue par là en société.

Cet idéal est toujours une aspiration très générale, comme la grandeur de la Patrie, ou une revendication politique ou de classe, comme dans les révolutions ou les grèves; c'est pourquoi la masse est une sorte de société à but général.

Mais son degré d'organisation est très rudimentaire et instable: tout y est spontané et provisoire, sans cadres durables. Il y a pourtant un chef accepté par tous: c'est le meneur, qui par son prestige, unifie et dirige la masse. L'unité de sentiment et d'action y atteint même normalement à l'unanimité, à cause de la préparation favorable requise. C'est en cela qu'on y trouve un réel phénomène de société, quoique très imparfait.

Bref, la masse est une réunion transitoire d'un grand nombre d'hommes qui, par l'adoption d'un même idéal, réalisent l'unanimité de pensée, de sentiment et d'action, véritable synergie qui les constitue en société. Ainsi apparaissent les assemblées préparatoires aux élections, les mouvements insurrectionnels ou de grève; les foules qui se font justice: (lynchage, vengeance contre les antipatriotes, etc.)

b) On peut rattacher aux masses les assemblées politiques, d'un degré supérieur par leur organisation prévue dans un but déterminé, et dont les membres sont bien connus, en sorte que l'assemblée perd son anonymat et acquiert le sentiment de la responsabilité, bien qu'elle reste encore provisoirement instable; son but, en tant que politique, est aussi un but général. Telles sont les assemblées parlementaires, surtout les partis politiques, et même les jurys, coopérant à la fonction judiciaire de l'État. Le phénomène de masse s'y rencontre spécialement lorsqu'une émotion puissante y réalise l'unanimité autour d'un idéal, par exemple le parlement au jour de la déclaration de guerre.

2) Sociétés rattachées à la famille: dans certains peuples de civilisation ancienne, on trouve le clan, formé par l'ensemble des proches descendants d'une même mère ou d'un même père; leur but commun semble être l'assistance mutuelle pour conserver le patrimoine familial, soit matériel en maintenant l'héritage dans la parenté, soit culturel en rendant chaque membre responsable de l'ensemble. C'est une forme de transition entre la famille et l'État; et elle n'existe plus dans la civilisation moderne.

3) Sociétés à but économique ou professionnel: On y distingue selon leur degré de synergie: les classes, les ordres et associations professionnelles, les castes.

a) Les classes: on appelle ainsi un ensemble de citoyens spontanément rapprochés par une manière de vivre semblable, où paraît s'exprimer un idéal ou but immédiat poursuivi en commun. Chez les primitifs, le principe de ségrégation est souvent l'âge: pour passer de la classe des adolescents à celle des hommes, il faut une initiation. Dans les sociétés plus évoluées, on se base le plus souvent sur l'Ordre économique: sur la richesse d'où dépend le plus ou moins grand nombre de besoins capables d'être satisfaits. Dans nos sociétés modernes, on parle souvent, après K. Marx, de la classe ouvrière, classe pauvre ou prolétarienne, en face de la classe patronale, classe riche ou capitaliste; mais on reconnaît d'ordinaire entre deux la classe moyenne ou classe bourgeoise [°1812]. Les classes se caractérisent par leur totale inorganisation; elles n'ont de soi ni aucune fonction propre, ni aucun statut. «Elles comprennent les individus qui ont davantage même vêture, même habitat, même régime alimentaire; qui éprouvent davantage d'identiques besoins et partagent davantage semblables soucis; qui se sentent unis par la conformité plus grande de leurs idées, de leurs goûts, de leurs sentiments; qui réagissent en conséquence, par des comportements, des préjugés, des moeurs et des habitudes plus uniformes» [°1813]. Ces réactions constituent en un sens une sorte de synergie, mais le but commun reste implicite et leurs membres sont très indéterminés. Considérées d'ensemble, elles sont un phénomène social incontestable, comme la diversité des sociotypes. Mais il n'est guère possible de préciser leurs frontières, et les exceptions individuelles sont souvent nombreuses. La classe est moins une société qu'une matière toute prête à le devenir [°1814].

b) Les ordres sont des «groupes institutionnels, déterminés par le rôle qu'ils jouent dans la société». Ainsi, dans l'ancien régime, à côté du Clergé, il y avait l'ordre de la Noblesse qui assumait la carrière militaire et diverses charges de bien commun, et représentait la richesse terrienne; et le Tiers-État pour les fonctions d'exécution: agriculture, commerce, etc.; ces ordres remplaçaient les classes en les organisant par un statut légal bien défini. - Dans nos sociétés démocratiques, l'ordre désigne l'organisation professionnelle pour les professions libérales: médecins, avocats, pharmaciens, etc.

c) Les sociétés économiques dont nous avons analysé plus haut les diverses formes [§1282], jouissent aussi d'un statut légal et comportent donc une synergie plus haute. En régime capitaliste, elles concrétisent le phénomène social de concentration; mais la tendance actuelle est de les remplacer par des associations professionnelles ou corporatives érigées en institutions. Ces diverses sociétés, dont nous avons indiqué la portée morale, peuvent aussi être étudiées en science positive.

d) Les castes sont des ordres ou classes économiques qui se sont totalement fermées les unes aux autres. Elles ont donc une organisation perfectionnée et rigide, qui leur assure une haute synergie. Chez les anciens, elles séparaient les esclaves des hommes libres, ou les vainqueurs des vaincus, comme les Spartiates des ilotes. Elles se perpétuent dans les Indes. Leur statut prend sa force dans la coutume reconnue par la loi. Mais dans les sociétés plus ouvertes au progrès, leur rigidité s'effrite avec le temps, surtout lorsqu'il s'agit de situation violente, comme celle des esclaves. Considérés d'abord comme simples choses, à la disposition totale du maître, ils acquièrent peu à peu la possiblité d'être affranchis, et même de coopérer à leur libération en amassant de quoi la payer; sous l'influence des idées chrétiennes, l'institution se transforme en servage, pour disparaître dans la civilisation moderne.

4) Sociétés culturelles: Dans la société actuelle, à côté de buts économiques, on constate fréquemment la poursuite en commun de buts moins intéressés, qu'on peut appeler culturels. De là, les associations intellectuelles où s'exercent des activités scientifiques, littéraires, ou artistiques: académies; cercles, clubs, etc. D'autres, sont des organisations éducatives, sportives, ou simplement de jeu.

Les personnes réunies ainsi de leur plein gré réalisent une incontestable synergie. On la trouverait déjà à son premier degré, tout spontané, dans les foules réunies par exemple pour un match; mais c'est alors un phénomène de masse. Nous parlons ici de groupes consciemment organisés, avec des statuts écrits, prévoyant les conditions d'admission, cotisation, direction, etc. Cette organisation peut rester d'ordre privé, n'ayant d'autre valeur que le consentement mutuel; elle peut progresser d'un degré et être sanctionnée par l'autorité suprême si, par exemple, la société se constitue dans le cadre de la loi sur les «associations sans but lucratif».

Un cas analogue se rencontre dans l'ancien droit romain, prévoyant des associations funéraires, scientifiques aussi ou artistiques, en les dotant d'un statut légal.

5) Sociétés religieuses: L'aspect religieux est si intimement uni au but même de la vie qu'il vaut mieux, semble-t-il, étudier la sociologie religieuse comme une section de sociologie générale. Mais à l'intérieur de l'Église catholique, société parfaite, on retrouve un certain nombre de sociétés particulières, organisées plus ou moins solidement pour des buts spéciaux compatibles avec le but spirituel de l'Église [°1815]. Ainsi observe-t-on:

a) des phénomènes de masse: comme les pèlerinages, assemblées de fêtes religieuses;

b) des phénomènes de classes: comme la distinction - entre bas et haut clergé;

c) des ordres: véritables institutions avec leur statut juridique approuvé par l'autorité, comme les Congrégations religieuses, et aussi les confréries, Tiers-Ordres, etc.

Toutes ces formes de sociétés intermédiaires ont un aspect moral bien établi; mais elles peuvent aussi devenir l'objet d'une science sociale positive.

§1335) 2. - Les lois. Après avoir décrit la structure de ces «faits sociaux», il faudrait en déterminer les lois d'origine et d'évolution. Ce travail est à peine ébauché: On a cependant mis en relief une loi assez générale qui se réalise surtout dans les phénomènes de masse, mais dont l'influence se retrouve dans les autres sociétés intermédiaires, surtout lorsque leurs membres sont réunis en assez grand nombre pour une oeuvre commune. C'est la loi on peut appeler «de nivellement psychologique», et qu'on peut formuler ainsi:

En entrant en synergie, les multiples membres d'une société ont tendance à réprimer leurs réactions personnelles pour adopter une psychologie commune, et pour ainsi dire un même niveau de pensée, de sentiments et d'action. C'est pourquoi, dans les phénomènes de masse, l'inconscient tend à renforcer son influence; les sentiments profonds, base de l'unanimité, s'exagèrent, prennent une forme autoritaire et intolérante, et développent une puissante suggestibilité pour tout ce qui incline dans le même sens; les doctrines et les idées, pour être acceptées, doivent revêtir une forme simple et se traduire en images frappantes, et s'imposer moins par raisonnement que par répétition, suggestion et contagion; en sorte que la psychologie de toute personne acceptant une telle synergie subit une sorte de nivellement.

La première partie de cette loi descriptive n'est que l'expression de l'état d'âme qui résulte nécessairement d'une résolution efficace de collaboration; soit pour la conception du but et par conséquent pour l'estime à accorder à ce bien final et aux moyens qui y conduisent, et pour les sentiments qu'ils inspirent; soit enfin pour le choix pratique des meilleurs moyens et leur exécution. Collaborer, c'est s'unifier, c'est adopter un même niveau psychologique. Cette unité se concrétise par le rôle du chef et l'obéissance qui lui est accordée; et le niveau commun dépend de l'idéal, du but cherché et choisi. Par exemple, dans une armée en combat, tout se subordonne à la victoire; dans une société artistique, littéraire, musicale, c'est une forme spéciale de beauté à réaliser qui polarise les âmes.

Il serait exagéré de dire que la personnalité se dissout alors dans une âme commune sociale [°1816]: elle reste; au contraire, de droit très active, au début et au terme. Au début, par ce qu'on doit accepter librement la collaboration: certaines influences peuvent y incliner; on peut y céder sans lutte, par faiblesse; mais on peut aussi résister, se dégager, et on ne s'y donne jamais malgré soi. Cette permanence du moi libre est un fait d'expérience qui s'affirme dans les fortes personnalités; mais dont chacun peut prendre conscience en soi-même. - De même, au terme, il arrive toujours un moment où chaque associé se retrouve seul avec sa vie intérieure, en face du but de la vie; même s'il est pris dans une organisation aussi totalitaire que celle du communisme; à plus forte raison, s'il s'agit de sociétés plus libérales: c'est alors que s'affirme la primauté de la personne qui se sent supérieure à toute société, celle-ci n'étant pour elle qu'un moyen de mieux réaliser son propre idéal.

Cependant, une fois acceptée la synergie, on constate bien une loi de tendance au nivellement psychologique avec affaiblissement des conceptions et réactions; et du contrôle personnel, en faveur de l'idéal commun concrétisé dans la direction du chef.

Or, dans le phénomène de masse (en insistant sur les deux conditions requises: le grand nombre de participants et leur unanimité dûment préparée), cet effet de nivellement est particulièrement sensible. On peut ramener à trois les caractères qui le manifestent:

a) dans l'ordre du sentiment, renforcement considérable;

b) dans l'ordre de l'action: grande suggestivité;

c) dans l'ordre intellectuel: affaiblissement des fonctions rationnelles, remplacées par des modes de conceptions, plus simples, plus intuitifs, bref, baisse de la raison, hausse de l'intuition.

Ces caractères découlent du mode de synergie des masses: ce qui prépare leur unanimité vient surtout de la nature, de l'instinct, des habitudes: d'où la prédominance du subconscient et le renforcement des sentiments. Chacun d'ailleur, sentant son action renforcée par celle de beaucoup d'autres, prend conscience d'une puissance irrésistible, devient audacieux, autoritaire, intolérant. Mais cette disposition de coopérer, d'imiter, rend éminemment sensible à la suggestion. Enfin, la nécessité de s'adapter à plusieurs personnes pour agir de concert requiert la simplicité des conceptions et un mode de connaissance plus direct, plus intuitif que le raisonnement.

À ce dernier point de vue, si l'idéal est terrestre, l'intuition qui le saisit sera plutôt sensible; appuyée sur des images frappantes; et le niveau intellectuel de la masse sera plutôt inférieur: en son sein, on ne verra guère de différence entre un imbécile et un savant.

Mais s'il s'agit d'un idéal spirituel, surtout d'ordre religieux, comme dans une masse de catholiques où l'unanimité se fonde sur la ferveur de leur Foi, la simplification intuitive de leur psychologie, toujours observable, devient très riche de vérité, car l'intuition, dans le domaine divin ou spirituel, va plus profond que le raisonnement. En conséquence, leurs dispositions de sentiments et d'actions ainsi dirigées sont capables de décisions de très haute perfection. S'il y a des «foules criminelles», il y en a aussi d'héroïques où les membres acceptent avec enthousiasme les sacrifices que chacun en particulier n'aurait jamais consentis; on peut citer l'exemple de la nuit du 4 Août, des assemblées nationales, quand la patrie est en danger, et surtout l'atmosphère des foules de Lourdes.

La loi en effet est prouvée par de nombreux faits, surtout les masses révolutionnaires, et tous les grands mouvements populaires spontanés: croisades, pèlerinages, foules électorales ou sportives, etc. Chaque fois aussi que les membres des sociétés décrites plus haut, réunis en assemblée, prennent conscience de leur unanimité, ils sont le siège d'un phénomène de masse où se réalise la loi de nivellement au sens que nous venons de préciser.

B) Corollaires.

§1338) 1. - Élites et meneurs. On appelle élite en général les personnes éminentes en qualité, dans un ordre quelconque. Chaque société particulière doit donc posséder son élite. Celle-ci, vu son excellence, sera toujours le petit nombre; et à cause de cela, elle ne devient pas ordinairement une classe. Il existe pourtant, en certains sociotypes, des ordres, comme l'ancienne noblesse, considérés dans leur ensemble comme une élite; tels encore les académiciens. Leurs membres sont alors peu nombreux.

Dans toute société, l'autorité est normalement exercée par l'élite, car son rôle indispensable pour diriger la synergie requiert d'éminentes qualités. Dans les phénomènes de masse, ce rôle de chef est souvent assumé par un individu qui s'impose spontanément par ses qualités naturelles: c'est le meneur, dont le succès et l'action s'explique par l'application de la loi de nivellement psychologique. - Le caractère propre des élites et des meneurs est le prestige, qu'on peut décrire comme une manifestation d'excellence, fondée surtout sur l'opinion commune, et inspirant à tous vénération, confiance, et obéissance nuancée de crainte.

§1337) 2. - La lutte des classes. K. Marx a érigé en thèse philosophique inspirée de Hegel l'opposition entre la classe riche ou patronale, et la classe pauvre ouvrière, en y rattachant comme superstructure toutes les autres différenciations sociales, culturelles ou religieuses. Par là, il dépasse de loin les conclusions de la science positive, économique ou sociologique. Celle-ci, comme il ressort de cette proposition, découvre une organisation beaucoup plus complexe et plus souple; et si elle constate le fait certain des différences entre les deux classes, loin d'observer entre elles un antagonisme irréductible, elle note plutôt de nombreuses zones de compénétration et de fréquents besoins d'entraide.

§1338) 3. - La race. On pourrait compter parmi les sociétés particulières ou du moins comme un groupe spontané analogue aux classes, la race que nous avons définie plus haut [§1133]: «un groupement ethnique naturel, défini par la communauté d'origine, de langue, de caractères physiologiques généraux, et même de coutumes et de traits psychologiques semblables». En insistant sur ce dernier trait, on pourrait appeler «race ou nation» les membres de toute société parfaite, lorsqu'une vie commune suffisamment longue y a créé une puissante synergie avec l'unité de langue et de culture [°1817]. Mais si on cherche des critères physiologiques: origine commune, «pureté du sang», couleur de la peau ou forme du crâne, etc., l'existence actuelle des races devient douteuse; en ce sens, en sociologie, le racisme reste un problème encore controversé. Mais on peut aussi l'étudier, dans ses applications politiques, soit comme un système philosophique et religieux [°1818], soit comme un exemple typique de phénomène de masse. Il relève alors, en même temps que de la sociologie, de la morale politique, et nous le retrouverons plus loin [§1382].

§1339) 4. - Sociétés secrètes. Cette forme de sociétés particulières semble appartenir à la pathologie sociale, car le mystère dont elles s'entourent s'explique d'ordinaire par leur but hostile à la société existante, aux dépens de laquelle elles vivent. Cependant, on les retrouve partout avec des buts les plus divers: ainsi les mystères de la Grèce antique, dans l'ordre religieux, auxquelles ressemblent de nombreuses associations chinoises récentes (Lotus blancs; Grands Couteaux; Nénuphars Blancs, etc.) dont «la sorcellerie, la thaumaturgie et le millénarisme faisaient le fond» [°1819]; tels les Agiotos en Afrique, pour exercer la vengeance; le Ku-Klux-Klan en Amérique du Nord, dans un but raciste; la Franc-Maçonnerie, à visées surtout politiques, etc.

Ces sociétés imposent d'ordinaire à ceux qui entrent une initiation pénible, ce qui élimine les timorés; elles sont fortement hiérarchisées, et font appel plutôt à la crainte. Dans leurs comportements internes, cependant, on trouve les mêmes structures et les mêmes lois que dans les autres sociétés.

Conclusion.

§1340). Cet aperçu sommaire de sociologie positive est loin de donner une synthèse des problèmes essentiels relevant de cette nouvelle science, comme il a été possible de le faire en économie positive. Son but est plutôt de proposer un programme autant que possible complet et logiquement ordonné en ses grandes lignes, où viendraient s'insérer les conclusions établies peu à peu par les nombreuses recherches monographiques que poursuivent les sociologues contemporains. Car leur science est encore en formation. Il convient d'attendre leurs conclusions: notre point de vue est assez large pour les accueillir toutes, de quelque école sociologique qu'elles proviennent, et nos principes assez fermes pour marquer à chacune leur place dans un ensemble rationnel, sous l'égide de la philosophie de l'être.

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